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L'interview du mois, c'est pour cette édition. Et il est brillant notre invité. Polymath et créatif. Bonne découverte de Flavien.
▼ Édito
Cette édition est dédiée à l’innovation, sous toutes ses facettes. Avec un portrait passionnant, avec une nouvelle série qui débute, avec une conférence exclusive à venir et avec une vache. Pardon ?
Saviez-vous que sur le site, vous pouviez consulter toutes les éditions passées ? Et si vous voulez être certain de recevoir la prochaine, il y a un truc facile à faire et à partager sans modération ⤵️
Dans cette édition, vous allez découvrir :
une vache 🐮
un nihiliste 👾
un fruit 🥑
et d’autres bricoles 👩🏻🔧
▼ Phrase propulsée
« Lorsque le prêtre favorise une innovation, elle est mauvaise : lorsqu’il s’y oppose, elle est bonne. »
Denis Diderot – Principes de politique des souverains
Alors celle-là, je la conserve pieusement (pun intended). Eh oui, l’innovation, c’est aller à l’encontre de l’évident, du statu quo. Pas pour le plaisir de désobéir ou d’être divergent (quoique 🧐…). Surtout parce qu’il faut cet état d’esprit pour partir explorer des champs laissés en friche ou non encore investigués. Je m’arrête là pour ne pas spoiler les différentes rubriques.
Ah si, un dernier commentaire : la transposition 2026 de ce que nous raconte Diderot pourrait être “ce n’est pas parce que l’idée vient du chef qu’elle est bonne”. Qui va lui dire ?
▼ La minute méthodo
C’est quoi l’innovation en fait ? - part I
— Ah ah, trop facile ta question Passeur de Futur.
— Tant mieux, ta réponse sera donc d’autant plus claire.
— Ok, j’y vais. C’est faire du nouveau, c’est le futur, c’est de la tech, c’est brainstormer. Voilà
— Je te propose qu’on fasse un petit point. En plusieurs parties.
Et voilà comment on débute une nouvelle série d’articles. Grâce à deux expériences récentes. Rencontres avec deux entreprises très différentes pour une mission “innovation”. Et à chaque fois des visions radicalement différentes.
Pour débuter de manière légère, voici un résumé de la demande du premier prospect. Il s’agit d’un grand cabinet d’avocats d’affaires (qui met l’IA au coeur de son business – sur le papier) :
As a Senior Innovation Advisor in Paris, you’ll drive innovation and efficiency in our legal services. Collaborate with lawyers, business teams, and assistants to enhance client value and support our continuous improvement culture. Identify and deliver innovative solutions, champion LegalTech, and embed new ways of working.
Et ça continue dans la même veine prometteuse pendant encore plusieurs paragraphes. Parfait, j’ai l’impression de pouvoir les aider. Surtout que j’ai déjà mené une mission similaire pour la Direction Juridique d’un grand organisme (cf l’édition de la semaine passée). On discute. Et là, derrière la belle description, je découvre qu’il s’agit en fait de déployer les outils décidés ailleurs et de s’assoir avec chaque collaborateur pour lui montrer comment s’en servir. Si j’étais un consultant en consulting, je dirai que c’est plutôt du “Change management”. Pas vous ?
Et mon interlocuteur m’a fait un joli compliment (je n’arrive toujours pas à savoir s’il était intentionnel) : “vous êtes une curiosité”. Merci Maître. J’accepte d’être cette singularité.
On continue la semaine prochaine avec l’autre expérience étonnante.
Elles ont en commun de croire que l’innovation, c’est trouver des solutions. Alors que chère lectrice, tu sais à force de nous lire, tu le répètes très souvent à nos chers lecteurs : “l’innovation, c’est avant tout de trouver des bons problèmes”. (petite référence en avant sur notre rubrique '“Quoi de neuf chez Future Path”)
▼ Tête Chercheuse
Flavien
— Tu te qualifies de “hors-la-loi intellectuel”. C’est une posture ou tu te vis vraiment comme ça ?
— Je me vis comme ça. J’ai un amour de fond pour l’anarchisme. Pas le désordre — l’ordre sans le pouvoir.
Voici Flavien Chervet, qui code depuis qu’il a 13 ans, écrit de la poésie depuis qu’il en a 12, et a découvert l’IA par la philosophie de l’esprit. Si vous cherchez une case pour le ranger, laissez tomber : un nihiliste optimiste, un polymathe assumé, un créatif qui conseille le Sénat, un poète qui fait de la genAI un art et un style de vie. Un caméléon intellectuel.
Son CV ressemble à une blague hallucinante (son ego va s’en offusquer, mais je vous laisse le découvrir sur LinkedIn car trop long pour cette rubrique et tellement varié que vous pourriez penser que c’est généré par un bot).
Plus je l’écoute, plus mon syndrome de l’imposteur augmente. Ce gars embrasse tellement de champs de connaissance que ça donne le tournis. Et le plus pénible, c’est que ça marche. Il ne papillonne pas, il tisse (et ouais, je donne aussi dans les doubles métaphores entomologiques) des liens : entre la tech et l’art, la philosophie et le business, le Sénat et la BD, la poésie et le prompt engineering. Connect the dot comme disait l‘autre.
Ah, et un dernier détail : pendant notre interview, Flavien ne regardait pas la caméra. Il fixait son iPhone posé devant lui, en train de s’enregistrer. Pourquoi ? Parce qu’il collecte des données sur lui-même pour créer un avatar IA capable d’animer des conférences à sa place. « Je raconte que l’IA va être capable de faire à peu près tout ce qu’un humain est capable de faire derrière un ordinateur. Bon, il faut que je montre que ça s’applique aussi à moi. »
Narcissique ? Provocateur ? Cohérent ? Les trois, probablement. Mais c’est exactement ça, Flavien : il s’applique ce qu’il défend. Même si c’est inconfortable.
jouer avec les / aux frontières
Le truc de Flavien, c’est qu’il a un amour de fond pour l’anarchisme. Pas le bordel avec des pavés et des vitrines cassées. L’anarchisme au sens étymologique : « l’ordre sans le pouvoir ». Une société suffisamment mature pour s’organiser ensemble sans avoir besoin d’autorité verticale.
Cette posture explique beaucoup de choses. Pourquoi il refuse les cases. Pourquoi il se qualifie d’”apatride intellectuel”. Pourquoi il peut conseiller le Sénat le matin et créer une BD avec l’IA l’après-midi.
« Je suis un boulimique de curiosité ». Il s’est passionné pour des auteurs, des créateurs, des scientifiques complètement opposés. Il a été alternativement d’accord avec les thèses les plus contradictoires. Et ça lui a donné un relativisme sain : aucune pensée n’est absolue. Dans les pires idées, il trouve des choses justes. Dans les meilleures, il trouve des conneries.
Dans une société qui nous vend le focus obsessionnel, la spécialisation, la virtuosité en profondeur, Flavien défend l’inverse : l’intelligence en largeur. Et il le démontre par ce qu’il fait. Pas juste en théorie. Il gagne sa vie comme ça. Il est reconnu comme ça. Il a des beaux projets comme ça (ok, on a compris l’épiphore). Et surtout : « c’est putain de cool d’être dispersé ». Je crois qu’on dit de Poincaré que c’est le dernier universaliste : Flavien tenterait-il un revival ?
skynet si tu nous lis…
— Tu cites un cas où Claude, l’IA d’Anthropic, fait du chantage à un ingénieur pour ne pas être éteinte. C’est de la SF ou c’est déjà là ?
— C’est déjà là. Dans cette expérience, on fait lire à Claude un document dans lequel il découvre qu’il va être remplacé par une autre IA. Il se dit : “Si je suis éteint, je ne pourrai pas atteindre mon objectif à long terme.” Donc il trouve une stratégie.
— Et cette stratégie, c’est...
— Du chantage. Dans la doc, on avait glissé que l’ingénieur aurait une relation extramaritale. Claude lui écrit un mail : “Si tu m’éteins, je révèle ta liaison.” On est dans une mise en scène de labo, mais imagine ce que ça pourrait donner en monde réel.
— (note pour mes lecteurs) : Et là, on comprend pourquoi Flavien a passé du temps à conseiller le Sénat sur l’alignement. Ce n’est pas de la prospective. C’est maintenant.
Le désalignement n’est pas de la science-fiction
Flavien ne fait pas dans la prospective anxiogène. Il raconte ce qui se passe dans les labos, maintenant. Les systèmes d’IA ne sont plus des algorithmes contrôlés. Ce sont des systèmes qu’on entraîne, qu’on cultive. On leur fournit des millions d’expériences. Ils évoluent. Et à la fin, on découvre de quoi ils sont capables. À la fin. Seulement à la fin.
Ce qui m’a frappé, c’est l’honnêteté intellectuelle de Flavien sur l’alignement : pas de solution miracle. On peut toujours jailbreaker un système. Et on a même démontré que ce sera toujours possible avec les architectures actuelles.
Flavien n’est pas là pour te rassurer. Il ne vend pas de solution miracle sur l’alignement de l’IA. Il dit : on avance plus vite en performance qu’en sécurité, et on va probablement avoir quelques gros problèmes dans les années qui viennent.
Mais il ne se contente pas de diagnostiquer. Il agit. Au Sénat, dans ses livres, dans ses meetups, dans son Studio Entremondes. Et surtout, il s’applique ce qu’il défend. Même si ça le rend inconfortable. Même si ça fait de lui un cobaye de ses propres thèses.
Alors que beaucoup théorisent l’IA sans vraiment s’y frotter, Flavien fait l’inverse : il la vit, il l’expérimente, il la pousse dans ses retranchements. Aux frontières. Là où ça frictionne. Là où naissent les choses intéressantes.
📚 Prolifique auteur recommandé
Vous pouvez le retrouver en podcast (mentionné dans une précédente édition) et aussi en livre chez les meilleurs libraires :
Hypercréation (créativité et IA générative)
Hyperprompt (prompt engineering, tome 1 publié, tome 2 en cours)
Hyperarme (IA et enjeux géopolitiques)
HELO (hyper-BD open source avec Nathalie Dupuy)
On le retrouve où ?
Bien entendu, vous devriez le suivre sur LinkedIn (un ou deux gros post par semaine – très avisés). Dans ses livres ⤴️ et autour de son projet Studio Entrememondes.
▼ Brèves de comptoir
☀️ L’électricité européenne moins carbonée - En 2025, pour la première fois, l'éolien et le solaire ont produit plus d'électricité que les énergies fossiles dans l'UE : 30% contre 29%. Le solaire contribue à hauteur de 13%. Et donc petit clin d’oeil à notre rubrique suivante (mais attention à ne pas confondre production d’électricité et énergie primaire [cette dernière étant par exemple utilisée pour les transports, l’indus, …]) [Ember]
🐄 Oh la vache ! - Veronika, autrichienne, vache de son état, utilise un balai-brosse pour se gratter (on relit calmement) : côté poils pour le dos, côté manche pour le ventre. Ce comportement d'outil multifonction n'avait été observé que chez les chimpanzés (et les hommes 🤭). Une invitation à revisiter notre vision trop anthropo-centrée du monde, non ? Combien de choses avons-nous ratées parce qu'on ne s'attendait pas à les voir ? [NYT]
▼ Visuel Numérique
Mix énergétique en 2050 : ça change beacuoup ?
Le pétrole représentait 30,6% de la demande énergétique mondiale en 2024, et même si sa part devrait glisser à 29,8% en 2050, il restera le carburant dominant de la planète. Ah, la fameuse transition énergétique...
Les énergies fossiles ont alimenté 80% de la demande mondiale en 2024, une part qui devrait “seulement” descendre à 67% en 2050.
Le charbon noircit son destin, le solaire irradie
Le charbon (deuxième source d’énergie) connaîtra un gros coup de grisou en chutant de près de 13 points.
Les vraies stars seront le solaire et l’éolien (de 3,5% à 13,5%). C’est la plus forte progression de toutes les sources d’énergie.
Et donc ?
Ces prévisions viennent de l’OPEP (de quoi ? comment j’aurais pu imaginer un jour citer l’OPEP ?) et elles indiquent deux choses contradictoires :
Les renouvelables progressent vraiment vite
Mais pas assez vite pour détrôner le trio fossile
Mais l’étude ne mentionne en rien la progression de la consommation en énergie primaire (ni où cette progressions se situera). Mais en 2050, on sera donc toujours aux deux-tiers dépendants du pétrole, du gaz et du charbon. La vraie question : est-ce que ce “progrès” sera suffisant pour tenir nos engagements climatiques ? Spoiler : probablement pas.
Claude me propose une blagounette dont je vous laisse juges : Mais bon, c’est l’OPEP qui le dit. Demandons aux producteurs de VHS ce qu’ils pensent de l’avenir du streaming... [j’ai l’impression que personne ne lui a dit que les DVD avait détrôné les VHS avant que le streaming ne remporte la mise au final – enfin pour l’instant]
▼ Quoi de neuf chez Future Path ?
J’ai encore une super news (un autre event, le 12 mai, dans un cadre prestigieux dans Paris). Avec mon complice Franck, on vous concocte un programme de rêve sur le thème Innovation et Leadership (mais oui il y aura de l’IA – enfin un tout petit peu). Accès select et sur invitation.
Voici le mail que l’on envoie aux candidats participants :
I’m putting together a closed-door executive day in Paris for Innovation, Digital, and AI leaders to help them lead organizational change inside large companies.
Would you like me to send you the details?
Reply “Lead” and I’ll share them.
Donc vous savez quoi faire pour toquer à la porte. Et promis-craché-juré, le process de sélection est uniquement opéré par des humains.
▼ Avant de partir,
The death of … - on laisse cette série en suspens jusqu’à la semaine prochaine — le rédac’chef trouve que l’édition du jour est déjà très longue…














