PdF 26-06>73
Penser coûte. Et si demain, ça se payait à la requête ?
▼ Édito
La blague de la semaine dernière : “la sortie de Fable” (elle tourne en boucle dans ma tête fatiguée — cf épisode précédent — et n’arrête pas de me faire sourire). Et c’est ce qui nous vaut l’inauguration d’une toute nouvelle rubrique “Rendez-vous dans le futur”. Je vous laisse la découvrir…
À chaque rubrique de cette édition, la même petite musique : l’IA fait des prouesses, et juste derrière, un humain qui garde (ou pas) la main. Toute la question est là.
On lance d’ailleurs deux trucs d’un coup (une nouvelle série et la nouvelle rubrique). La première imagine un 2047 où penser se paie en tokens, et où le plus précieux est justement ce qui n’en coûte aucun. Dans la seconde (donc la nouvelle rubrique… — stay with me guys !), je m’interroge avec conviction sur notre futur (ok, c’est un peu long pour dire “prédiction”) et vous donne rendez-vous pour vérifier si je me suis trompé.
Un fil rouge : que confie-t-on (et non pas que confiture) à l’IA et que choisit-on de garder pour soi. C’est précisément le terrain sur lequel j’emmène les entreprises : usages de l’IA centrés sur les humains.
Saviez-vous que sur le site, vous pouviez consulter toutes les éditions passées ? Et si vous voulez être certain de recevoir la prochaine, il y a un truc facile à faire et à partager sans modération ⤵️
Dans cette édition, vous allez découvrir :
des tokens 💭
une carte 🗺️
un interrupteur 🔌
trois portes 🚪
et d’autres bricoles 👩🏻🔧
▼ Phrase propulsée
« Les ordinateurs sont inutiles. Ils ne savent que donner des réponses. »
Pablo Picasso
Toute notre édition tourne autour de cette idée : c’est qui la boss ?
Picasso n’a jamais utilisé un LLM (enfin, je crois - attendez je vais consommer quelques tokens de mon quota pour vérifier…). Mais pourtant il a vu juste (comme a-t-il fait sans IA ?). En entreprise, la première chose qui étonne mes clients, c’est quand je leur dis d'utiliser la genAI pour qu’elle leur pose des questions.
Donc il semblerait qu’on soit encore un peu aux commandes… à moins que ce soit ce qu’on veuille nous faire croire, comme si nous vivions dans une simulation (le grand sujet de la Silicon Valley en ce moment — on en reparlera dans notre dernière édition avant l’été).
▼ La minute méthodo
Le User Test (2/4) : les trois portes en enfilade
se tromper avant tout le monde, et exprès.
La semaine dernière, on a vu pourquoi tester : se tromper tôt, pas cher, et contre sa propre conviction. Aujourd’hui, le comment, vu d’avion (on a une série à faire vivre, on ne va tout donner en 2 épisodes seulement😁). Trois temps, trois questions, dans cet ordre. Et l’ordre n’est pas accessoire mais impératif (tiens tiens, une structure antithétique que l’IA a laissé passer).
C’est un entonnoir : on valide d’abord le problème, ensuite la valeur, enfin l’usage. Si la première porte reste fermée (on va regarder ce que cela veut dire), inutile de pousser les deux autres (tester l’ergonomie d’une solution dont personne ne veut, c’est comme utiliser un produit de Philippe Starck — ok, je suis méchant 😈).
Temps 1 : le problème — la porte d’entrée
Vous énoncez le problème que vous voulez résoudre, et vous vous taisez (juste le problème, hein ? rien d’autre). Vous observez la réaction. Deux possibilités : le « bof » poli (« ah oui, tiens, pourquoi pas »), ou les yeux qui s’allument (« ça, personne ne me l’a jamais réglé »).
La première réaction est super car vous allez gagner du temps dans le séance : vous pouvez jeter le concept ! J’espère que vous avez suivi nos conseils et que vous n’avez pas tout misé sur un seul problème à résoudre, n’est-ce pas ? Rassurez-moi là.
La second possibilité est évidemment géniale : vous tenez un vrai sujet. On ne sais pas encore si votre solution est intéressante, mais l’essentiel est là : vous avez découvert un problème qui parle. Tout n’est pas gagné, seulement 50% (mais ce sont les plus durs selon les experts).
Temps 2 : la valeur conceptuelle — la porte de l’antichambre
Vous décrivez votre concept à l’oral, et surtout, vous ne montrez aucun visuel. Volontairement. Privé d’écran, sans support illustratif, sans proto à manipuler, l’utilisateur comble les trous avec son propre imaginaire, et c’est exactement ce qu’on cherche : ce qu’il projette révèle son modèle mental et son désir réel. Très souvent, il finit le concept à votre place (parfois mieux que vous, c’est vexant et précieux). Vous notez tout : ce qu’il imagine, comment il verrait la solution au problème qui a éclairé ses yeux, comment il aurait envie d’être embarqué, comment il envisage d’interagir avec le concept. Il n’a pas “raison” sur tout (vous avez votre fierté après tout) mais ce qu’il vous dira est une (potentielle) mine d’or — il arrive aussi que ce ne soit qu’une mine de crayon 😂
Temps 3 : l’usage avec les mains — la porte du Graal
(il a une porte le Graal ? vraiment ?)
Ensuite, vous exhibez votre prototype (on est bien d’accord, il était invisible jusque là, caché, pas vu, sinon on gâche tout). Le prototype est volontairement “moche” (on dit souvent lowres mais on verra la semaine prochaine pourquoi le carton bat la belle maquette). Vous le lui mettez entre les mains et vous le laissez faire. La règle absolue : ne jamais corriger sa façon de le prendre en main. Quand il s’y prend « mal », ce n’est pas lui qui se trompe, c’est votre design qui parle (et vous hurle votre erreur de design 🤦🏼♂️ — amenez-moi le designer !). Sa maladresse est votre meilleur cahier des charges (et peut-être une invitation à changer de designer — mais non, je plaisante)
Le décor minimal.
Pas besoin d’un labo. Deux personnes (une anime, une observe et note en silence), une poignée d’utilisateurs (cinq suffisent à faire remonter l’essentiel des problèmes), et un endroit où la personne se sent assez libre pour dire du mal de votre bébé. En one-to-one, pas en groupe (enfin, moi je préfère largement la version individuelle à ce stade — plus tard, un focus group a du sens aussi)
La semaine prochaine : ça a l’air simple, et ça l’est, jusqu’au moment où l’on entre dans les détails. C’est là que se cachent les pièges (et les pépites). On en reparle.
▼ Et si demain, penser avait un prix, et un solde à surveiller en fin de mois ?
Le cinquième élément. Vous aimez les séries ? Eh ben tant pis ! On en démarre une nouvelle dans cette rubrique aussi.
On s’inspire d’un roman déjà cité dans ces colonnes (il n’y a qu’une colonne dans ta newsletter Passeur de Futur... tu te prenais pour un journaliste, hein ?).
Le token IA devient une ressource vitale avec son propre compteur vital, comme l’air, l’eau, le carbone et la donnée dans Luna (de Ian McDonald — j’allais dire “chaudement recommandé” mais je ne suis pas certain que l’adverbe passe bien avec cette météo).
On paie pour penser. La série explore la vie quotidienne et intime d’un monde où la pensée assistée se rationne (et je précise que les germes de cette série datent d’avant l’interview de notre prochaine Tête Chercheuse qui avait une idée tout à fait similaire — à découvrir dans un mois).
2047 — Le quota
Le 26, déjà. Nadia regarde son solde : 412 tokens jusqu’au 1er. L’allocation cognitive de base, ce que l’État verse à chacun pour « participer à la vie moderne », fond toujours plus vite qu’on ne le croit.
Elle hésite sur une question minuscule : aider sa fille à réviser son contrôle de français. Lancer l’assistant, c’est 30 tokens en mode minimale question-réponse. La version “rédaction complète” est inaccessible à 350 tokens. Le faire de mémoire, c’est gratuit, mais elle n’est plus très sûre des règles de grammaire, et l’assistant, lui, ne se trompe jamais. Elle calcule. Elle fait beaucoup de soustractions, trop en fait, sur des montants faibles, tout le temps...
Avant, on disait « je vais réfléchir ». Aujourd’hui, on dit « est-ce que je peux me le permettre ? ». Les riches ne comptent pas : ils pensent en illimité, ils laissent trois assistants tourner en fond comme on laisse une lumière allumée. Nadia, elle, éteint et surtout elle allume de moins en moins, particulièrement en fin de mois. Elle rationne ses questions comme sa grand-mère rationnait le chauffage à l’hiver 2022, quand l’électricité avait soudain eu un prix, quand le nucléaire français était quasi à l’arrêt.
Le 28, il lui reste 200 tokens — pas de bol, c’est un mois de 31 jours, février est loin. Elle aide sa fille de mémoire. Elle se trompe d’un siècle sur Charlemagne. Sa fille éclate de rire, la corrige avec son propre assistant (forfait scolaire – large mais cantonné au scolaire en mode question-réponse exclusivement), et quelque chose passe entre elles. Cette complicité, cette erreur et cet éclat de rire n’ont coûté aucun token.
▼ Brèves de comptoir
🧮 Une conjecture vieille de 80 ans tombe, et c’est une IA qui a donné le premier coup de pioche. En 1946, Erdős pariait qu’une grille carrée était la meilleure façon de disposer des points à distance égale. Un modèle de raisonnement d’OpenAI vient de prouver le contraire, en explorant des pistes (comme la théorie des nombres algébriques — en gros, le dernier arrêt avant les nombres transcendantaux) que les mathématiciens avaient jugées sans intérêt. La cocasserie : quelques jours plus tard, Will Sawin, à Princeton, affine le résultat et fait encore mieux que la machine [Phys.org - Mai 2026]
🏗️ Une tour de 26 étages montée en 5 jours, et qu’on peut démonter pour la remonter ailleurs. En janvier 2024 (ok ok, on ressort une archive, mais celle-là est trop belle pour rester à fond de cale), un chantier chinois a livré 208 appartements entièrement équipés, avec une centaine d’ouvriers et un module sorti d’usine toutes les 21 minutes. Le tout s’assemble comme un meuble en kit géant, boulonné, sans une soudure sur place. Et comme tout est vissé, tout se dévisse : l’immeuble est démontable, transportable, réassemblable sur un autre terrain.
▼ Rendez-vous dans le Futur
On vous l’annonçait la semaine passée, voici une nouvelle rubrique du Futur. Ce n’est pas de la prospective (comme la rubrique “Et si demain”), c’est son complément (mais que fait l’IA ? elle devait censurer les constructions antithétiques… ? Ah mais oui, c’est vrai la consigne est valable pour elle, pas pour moi 😮💨). Je me lance dans des petits articles de prédictions. Pire, je ne fais pas l’exercice en début ou fin d’année… Non, ce sera au fil de l’eau de l’onde des inspirations (ok, je rends la main à l’IA, parce que mes métaphores fuient — comme le courant 🤯)
2030 — L’interrupteur qui a réveillé un continent
Quand on raconte aux plus jeunes qu’en 2026 une bonne partie de l’Europe faisait tourner ses processus critiques sur un modèle d’IA qu’un décret américain pouvait éteindre un dimanche soir, ils nous regardent comme on regarde les gens qui gardaient toutes leurs photos sur un seul disque dur (ou sans Cloud).
Pourtant, c’est arrivé. Un week-end de juin, Washington coupe l’accès à Fable, le dernier modèle d’Anthropic, partout hors des États-Unis (bon, la blague, c’est qu’ils ont dû couper partout parce que leur modèle “frontier” ne connaissait pas la géographie [des frontières donc]).
Un interrupteur. Pas une négociation, pas un préavis : un interrupteur. Et au même moment, le prix des tokens, qu’on payait des clopinettes (on rasait gratis, tout le monde le savait et personne ne voulait le voir - même avec des abonnements à $100 ou $200), entame sa lente remontée vers son vrai coût.
Sur le coup, on a surtout entendu des soupirs. Quelques consultants ont expliqué doctement que « ça allait revenir, voyons ». Ça n’est pas revenu pareil.
Ce que peu ont vu cet été-là, c’est que les deux chocs tombaient à pic. Ils ont forcé une question qu’on repoussait depuis trois ans : dépendre d’un seul fournisseur, dans un seul pays, pour une brique devenue aussi vitale que l’électricité, est-ce bien raisonnable ?
La suite, vous la connaissez (puisque vous vivez en 2030). L’Europe, au sens géographique du terme (la Suisse en tête, magnifique territoire numérique qu’on avait tendance à oublier), a cessé d’attendre. Deux mouvements en parallèle : s’appuyer sur ses propres champions, et internaliser des modèles open source partout où le métier le permettait. Pas par patriotisme. Par hygiène de souveraineté.
Et surtout, on a fini par admettre ce qu’on répétait sans y croire : à l’échelle d’une entreprise, le modèle est une commodity. Interchangeable. La valeur n’a jamais logé dans le LLM. Elle était dans les compétences des équipes, et dans le harness qu’on bâtissait autour (parce qu’un seul modèle ne fait pas tout : il en faut plusieurs, bien orchestrés).
Bon. Je vous écris tout ça depuis 2026, évidemment, au lendemain de l’interrupteur. C’est donc une conviction, pas un souvenir. Rendez-vous en 2030 pour vérifier si j’avais raison. Et si je me suis planté, vous aurez le droit de ressortir ce texte : c’est la règle de la rubrique.
▼ Visuel Numérique
Une carte de 1881 redessinée par une IA et Ethan Mollick en 2026
Petit rappel pour ceux qui ne le suivent pas encore : Ethan Mollick est professeur à Wharton (“biz school” de l’université de Pennsylvanie), auteur de Co-Intelligence et auteur de la newsletter One Useful Thing, sans doute une des voix les plus suivies sur l’usage concret de l’IA.
Cette semaine, il a ressorti un objet oublié : la carte isochronique. Elle indique le temps qu’il faut pour aller quelque part. La première date de 1881 et était centrée sur Londres en indiquant le nombre de jours pour atteindre chaque point du globe (certaines régions étaient à plus d’un mois de bateau bien entendu).
▸ L’objet : le monde a rétréci. Mollick a fait recréer la carte de 1881 avec les horaires d’aujourd’hui. Ce qui se comptait en semaines de navigation se relit désormais en heures d’avion.
▸ La vraie histoire, c’est la méthode. Mollick n’a pas tracé un seul trait. Il a demandé à Fable (le dernier modèle d’Anthropic — oui oui, celui qui n’est plus accessible… Il paraitrait qu’une rubrique de cette édition en parle… 🤓), qui a lancé tout seul des sous-agents moins coûteux pour collecter la donnée : plus de 2 200 vols, les horaires du TGV et du Shinkansen, les vitesses routières pays par pays. Plusieurs heures de travail en autonomie, avec des reprises pour les coins paumés (Groenland, Pitcairn).
▸ Le malaise de l’auteur. Sa phrase résume notre époque : « je ne suis plus le magicien, je suis plutôt le mécène ». La carte est splendide, mais lui-même ne voit pas les centaines de décisions prises en chemin, ni ne peut les vérifier une à une.
Quand le résultat est magnifique et que même son auteur commanditaire ne peut retracer comment il a été fabriqué, qu’est-ce qu’on accepte de déléguer, et surtout, de croire ? Le côté brillant et le côté obscur de la même force, réunis dans une seule jolie carte (comment ça cette dernière phrase est un appel du pied pour mon offre La Force IA ? 😇)
Vous êtes arrivée jusqu’ici ? Chapeau bas : pas facile d’encaisser une nouvelle série et une nouvelle rubrique d’un coup, il fallait s’accrocher. Si ça vous a plu, transférez l’édition à quelqu’un qui aime se creuser les méninges (vous aviez vu le bouton au-dessus, non ?)










