PdF 26-06>71
Lent. Et si c’était devenu le vrai luxe ?
▼ Édito
Tout va plus vite, et pourtant je suis fatigué plus tôt. Le genre de constat idiot qui, quand on tire le fil, mène bien plus loin qu’on ne croyait (et qui donne accessoirement le ton de toute cette édition).
Cette semaine, je vous raconte un truc que l’IA m’a ravi, sans préavis (et je ne suis même pas sûr de pouvoir le retrouver). On file ensuite en 2050, dans un collège où une certaine Anna-Livia, 13 ans, vit des heures « pleines » et des heures « nues » (oui, ça m’a fait le même effet, rassurez-vous ça ira bien). Et pour décompresser, un site qui va vous voler une bonne heure de votre vie en vous faisant hurler de rire sur le dos de la causalité.
Tout ça dans la même édition (oui, même la rubrique où je me fais gentiment tacler pour l’édition fantôme de la semaine dernière).
Saviez-vous que sur le site, vous pouviez consulter toutes les éditions passées ? Et si vous voulez être certain de recevoir la prochaine, il y a un truc facile à faire et à partager sans modération ⤵️
Dans cette édition, vous allez découvrir :
Moi cramé 🧵
des courbes 📈
des traceurs 🦈
et d’autres bricoles 👩🏻🔧
▼ Phrase propulsée
« Ce n’est pas que nous ayons peu de temps : c’est que nous en perdons beaucoup. »
Sénèque
C’est peut-être à cause de lui qu’on n’a de cesse de courir toujours plus vite (et je ne parle pas que de ceux qui font des Iron Man). On cherche à combler tous nos moments par une productivité effrénée, on chasse l’ennui de l’emploi du temps de nos enfants, on démultiplie les réunions et autres visio (remarquez que pour ces dernières, la perte de temps est quasi systématiquement avérée).
Et on oublie de « perdre » du temps, on oublie de bailler aux corneilles ou de rêvasser, de laisser errer nos pensées, de laisser aller et lâcher prise.
Finalement, ne faudrait-il pas réapprendre à le laisser passer, ce temps si cher, de le laisser partir devant, sans nous ?
▼ Anecdote
Le temps lent que l’IA m’a tuer
Depuis quelques mois, j’ai un symptôme bizarre : le mardi à midi, je ressens la fatigue que j’éprouvais autrefois le vendredi soir. Même cerveau essoré, même envie de ne plus prendre une seule décision avant lundi. Sauf qu’on est mardi. Et que, objectivement, je n’ai pas davantage travaillé qu’avant.
J’ai d’abord accusé l’âge (enfin, c’est plutôt mes potes qui m’ont vanné quand je leur en ai parlé). J’ai donc cherché le coupable ailleurs : l’IA a aspiré mes tâches basses. La mise en forme d’une préz, la recherche fastidieuse, le compte-rendu pénible, le mail administratif re-pénible, la mise à jour de l’Excel de suivi pour le PMO. Tout ce que je faisais sans y penser, ou en rechignant mais avec le cerveau quasi en roue libre. Il ne me reste plus que le « haut » : concevoir, arbitrer, créer, intuiter (mais si ce verbe existe puisqu’il est écrit), trancher, architecturer, organiser, donner une direction. Le rêve de tout travailleur du savoir, non ? Que du noble, plus de corvée. En tout cas, c’est ce que vendent les vendeurs de soupe à l’IA.
Sauf que vivre en haute altitude permanente, ça use. Un cerveau qui ne traite que des tâches exigeantes ne redescend jamais récupérer : il y a surchauffe de la CPU (la GPU ?). Et ce n’est même pas le plus gênant.
Le plus gênant, c’est ce que ces tâches basses avaient un vrai rôle supplémentaire. Pendant que je classais des mails ou que je saisissais un temps dans mon CRA, mon cerveau, lui, tournait en tâche de fond. Il digérait, reliait, laissait infuser. Les psychologues appellent ça l’incubation (Graham Wallas l’avait décrite dès 1926 — dis Passeur de Futur, c’est pas très futuriste cette étude séculaire), les neuroscientifiques pointent le default mode network, ce réseau qui s’allume précisément quand on ne fait rien d’exigeant (eh ouais, comme quoi y a des trucs à apprendre dans une Anecdote !) - un peu le mode Haiku de Claude si vous voulez… C’est là que viennent les idées : sous la douche, en faisant la vaisselle, jamais en réunion (sauf si tu arrives à suffisamment te débrancher du discours lénifiant du boss). Mes tâches basses n’étaient pas du temps mort. C’était de la jachère.
Et l’IA vient de labourer mes jachères.
Une étude du MIT Media Lab (le bien nommé Your Brain on ChatGPT, 2025) a mesuré à l’EEG que les gros utilisateurs de LLM présentaient la connectivité cérébrale la plus faible, et une « dette cognitive » qui persiste même une fois l’outil rangé. On se fait du mal en croyant se faire du bien… dingue non?
Cela dit, je connais pas mal de personnes qui ne se font pas de mal avec l’IA : elles en sont encore à la version chat de ChatGPT. Une manière de se préserver certainement 😏. (psst : je sens que Claude va l’adorer celle-là quand il va relire…)
Et pour terminer, une question qui point (et que je vous refile, parce que je n’ai pas la réponse) : comment réintroduire du temps lent quand on n’a plus de tâches basses ? Faut-il se réinventer des corvées exprès (tiens, va faire un petit tour dans SAP pour faire tes notes de frais ou tes DA, tu verras ça repose de ne rien comprendre aux écrans impitoyables [certains diront qu’il faut remplacer le ‘p’ par un ‘b’, ajouter un ‘t’ et supprimer 2 autres lettres])? Garder une part de boulot « à la main », pour la seule hygiène mentale ?
Même rédiger cette newsletter n’est pas de tout repos (mais tellement excitant quand j’anticipe vos réactions et les mails/messages qui suivront).
En attendant, je sors marcher pour cultiver la sérendipité chère à Poincaré.
▼ Et si demain, on reprochait aux enfants de vouloir réfléchir sans l’IA ?
2050 — Les heures nues
Bonjour ! Je m’appelle Anna-Livia. Oui, je sais, vous n’êtes pas les seuls à rencontrer ce prénom pour la première fois. Pas grave, je ne vous en veux pas. J’ai 13 ans depuis la rentrée dernière. Et au collège, ils sont passés aux heures pleines et aux heures nues. Quand j’en ai parlé à mes grands-parents, ils ont cru à une résurgence des compteurs électriques “bleus”. Et puis ils se sont ravisés, gênés, à cause du mot nues. Et là, début de panique à bord. Il a fallu que je leur explique… en supposant qu’ils savaient ce qu’était l’IA (pas évident avec mon technopobe de grand-père 😭).
Pendant les heures pleines, mon assistant chuchote, complète, corrige, je vais vite, loin, sûre de moi. On bosse ensemble, comme en symbiose (c’est lui qui m’a appris le mot d’ailleurs).
Et durant, les heures nues, alors là, c’est l’exact opposé : on coupe tout, je n’ai plus que ma tête, et ça parfois ça pique (j’utilise cette expression de vieux pour qu’ils saisissent).
En heure pleine, je rends un exposé sur Magellan en six minutes : propre, sourcé (encore un mot que je ne connaissais pas en début de trimestre), brillant (enfin si j’en crois le commentaire de Madame Aubry, notre prof principale). En heure nue, j’y passe quarante minutes, je me trompe de siècle, je rature (ah oui, parce qu’à ce moment, on utilise un stylo ! vous imaginez le truc de vieux). Bizarrement, c’est là que je me sens le plus moi (même avec le stylo, je vous assure).
Le bulletin mensuel, lui, ne note que les heures pleines. La semaine dernière, j’ai eu un avertissement : « tend à sous-utiliser son assistant et ralentit ainsi le groupe ». Mes parents n’ont rien dit. Eux, à mon âge, on les punissait pour avoir utilisé une machine pendant un contrôle (il parait qu’ils devaient même laisser leur smartphone à l’entrée de la salle pour les examens — ils m’ont même raconté que le portable [et oui à l’époque ils n’avaient pas encore de familier] n’était pas autorisé dans le collège : là je ne les ai pas cru du tout). Moi, on me sanctionne pour avoir voulu réfléchir sans mon assistant.
À la réunion parents-profs, ça se tiraille autour d’opinions très opposées. Les uns veulent supprimer les heures nues (« ça dégoûte nos enfants de l’école de ne pas avoir leur assistant »). Les autres veulent les doubler (« c’est là qu’ils poussent vraiment, qu’ils se fabriquent de la connaissance pérenne »). Personne ne demande l’avis des élèves.
Moi, j’attends la cloche. Quand elle sonne la fin de l’heure nue, mon assistant se rallume tout seul, doucement, et je sens revenir la vitesse, l’aisance, le confort. Chaque fois, il y a une seconde étrange, juste avant. Je ne sais pas si c’est du soulagement, ou un petit deuil.
▼ Tête Chercheuse
Ça arrive dans 2 semaines. Une belle interview d’un de nos speakers du Lead Innovation Day de 2026. Mais le rédac’ chef m’interdit de vous dire qui : il est fond sur le dossier et prépare son interview comme un dingue…
▼ Brèves de comptoir
🌾 La planète cultive de quoi nourrir 14,5 milliards de personnes. Elle en nourrit 8. Une nouvelle étude chiffre ce gaspillage : seulement 50,1 % des calories produites sur nos terres cultivées finissent dans une assiette humaine (et l’IA n’y est a priori pour rien — mais on enquête quand même). Le reste part au bétail (45 %) et aux biocarburants (5,3 %). Encore plus étonnant, l’écart à la moyenne du point de vue géographique : 79 % des calories produites en Inde sont mangées directement par les Indiens, contre 17 % seulement aux États-Unis.
🦈 La plus grande réserve marine du Pacifique a été dessinée… par les requins eux-mêmes. La Papouasie-Nouvelle-Guinée vient de protéger 200 000 km² d’océan (taille du Royaume-Uni), avec interdiction totale de prélèvement. Détail saillant : les frontières de la zone ont été tracées d’après les déplacements de requins gris équipés de balises GPS. Quand les sentinelles aquatiques deviennent les cartographes de leur propre refuge, on touche à quelque chose de joliment circulaire. [National Geographic - Mai 2026]
✈️ L’aviation pourrait diviser ses émissions par deux sans réduire un seul vol. Une analyse de 27 millions de vols commerciaux envisage une combinaison de trois leviers (avions les plus efficaces, classes 100 % éco, taux de remplissage maxi) = −50 à −75 % d’émissions. Ça pourrait marcher ? Examinons l’empreinte par routes empruntées (pun intended) : de 30 g de CO₂ par km et par passager à 900 g (×30 d’écart). Et 11 % de réduction sont accessibles immédiatement, juste en allouant les avions les plus efficaces aux bonnes routes. [Nature - Janvier 2026]
▼ Visuel Numérique
Spurious Correlations ?
Alors là vous allez m’en vouloir. Et en même temps m’adorer.
Je vais vous voler du temps, beaucoup de temps.
Mais c’est du temps pour se fendre la poire (vous avez le jeu de mot ironique et pas trop nymique ? — impatient de voir si Claude la chope celle-là…).
Je suppose qu’il vous est arrivé un nombre incalculable de fois de gloser sur “corrélation n’est pas causalité”. Parfois en cherchant des métaphores (qui ne fonctionnent pas toujours si bien que ça).
On m’a signalé le site qui va tout résoudre : la perte de temps, le rire et la non-causalité.
Prêts ?
C’est là. Et vous allez y passer du temps à tout regarder (c’est un peu les Ig-Nobels des corrélations).
Comme on est dans une rubrique visuelle, j’en ai pris un au pif tant ils sont quasi tous drôles.
Et le plus sérieusement du monde, vous avez une IA qui vous explique conjointement (pun intended) à un fake-research-paper.
Je vous avais prévenu : du temps, de la poilade et des non-causalités.
(avec ça, je sais déjà de qui je vais recevoir des mails et commentaires…)
▼ Quoi de neuf chez Future Path ?
Il parait qu’il n’y a pas eu d’édition la semaine dernière… Vous êtes sûres chères lectrices ?
Je crois que vous avez raison et merci de nous l’avoir signalé.
Nous veillerons à l’avenir à ce que les missions client n’empiètent pas sur votre gourmandise du futur.
Petit défi de la semaine : à un collègue qui se vante d’avoir « gagné du temps » grâce à l’IA, demandez ce qu’il en a fait. Puis transférez-lui cette édition pour la suite de la conversation (le partage est reconnu d’utilité publique).










Je découvre, je suis fan. Le besoin de tâches qui libèrent le cerveau pour tenir jusqu'au Vendredi soir !