PdF 26-06>72
Trompe-l'œil. Tout va plus vite, sauf ce que vous croyez.
▼ Édito
Vous êtes dans un train à l’arrêt, le wagon d’à côté s’ébranle, et l’espace d’une seconde, c’est vous qui reculez. On a tous vécu ça. Cette semaine, l’édition entière est faite de ces secondes-là : des moments où ce qu’on croit voir n’est pas tout à fait ce qui se passe.
Je me demande d’abord si l’IA m’a vraiment ralenti, ou si je me raconte des histoires (de loin la rubrique la plus barrée que j’aie écrite, vous me direz si vous avez tenu jusqu’au bout). On enchaîne sur une méthode dont le but, tenez-vous bien, est de se tromper exprès et le plus tôt possible. Puis cinq castors qui règlent une inondation que les ingénieurs n’arrivaient pas à (col)mater, un pays qu’on croit jeune et qui ne l’est pas, et un charbon qui recule là où on fait pourtant tout pour le relancer.
Et comme si ça ne suffisait pas, je vous prépare pour la semaine prochaine une rubrique inédite où je m’engagerai sur des prédictions datées (oui, par les temps qui courent, c’est d’un raisonnable absolu).
Toutes les éditions passées sont sur le site.
Et dans cette édition, vous allez découvrir :
un lent véloce 🚄
une expérience 🧪
des cerveaux 🦫
et d’autres bricoles 👩🏻🔧
Et si vous voulez être certain de recevoir la prochaine, il y a un truc facile à faire et à partager sans modération ⤵️
▼ Phrase propulsée
« Tout homme prend les limites de son propre champ de vision pour les limites du monde. »
Arthur Schopenhauer
Si c’est Arthur qui le dit… Alors pas le Arthur 🇫🇷 roi de l’IA, pas l’autre roi plus ancien. Non encore un autre. Schopenhauer n’avait pas de TGV filant sur la voie d’à côté, mais il avait tout saisi : on confond sans arrêt ce qu’on voit avec ce qui est. Cette édition est une petite collection de ces aveuglements. Et le meilleur remède reste d’aller frotter ses certitudes au réel, ce que les designers appellent justement « tester » (cf la rubrique méthodo). Confortable ? Non. Salutaire ? Toujours.
▼ Anecdote
Doublé par un TGV
La semaine dernière, je vous expliquais que l’IA m’avait rendu plus lent, ou du moins plus vite fatigué. Un lecteur m’a soufflé un contrechamp. Ce lecteur, c’était mon cerveau, un soir où il avait visiblement repris du service.
Et si je n’avais pas ralenti du tout ?
Posons l’hypothèse que ma cervelle tourne comme avant, ni mieux ni moins bien (je conçois, c’est au mieux audacieux, au pire décevant). Dans ce cas, d’où vient cette sensation de lenteur ? De la comparaison. J’ai désormais, en permanence à côté de moi, un partenaire qui va vite. Très vite. Et la vitesse, comme l’avait remarqué un certain Galilée depuis la cale de son navire, ne se mesure jamais dans l’absolu : toujours par rapport à un voisin.
Vous connaissez l’illusion : vous êtes dans un train à l’arrêt (et oui, ici, on jongle avec les analogies du monde de la mobilité : après le bateau de Galilée, voici le TGV). Celui d’à côté démarre, et pendant une seconde, c’est vous qui reculez. Moi, je suis ce train (à l’arrêt relatif donc). L’IA est le TGV qui me double sur la voie d’à côté. Je n’ai pas changé d’allure. C’est le décor qui s’est mis à filer.
Ce serait presque rassurant (je ne suis pas devenu bête, ouf) s’il n’y avait un piège caché : à force de regarder passer le TGV, on est tenté d’accélérer pour le suivre. Et là, on s’épuise pour de vrai, à courir après une vitesse qui n’est pas la tienne. Surtout quand tu dois dompter le TGV, tel un cheval fougueux à qui il faut passer son harnachement (je vous avis promis des analogies dans la mobilité) - cf le Harness engineering déjà évoqué. La fatigue du mardi midi, finalement, ce n’est peut-être pas de la lenteur. C’est de la course. Pire, car en fait tu ne cours après un seul TGV mais une armée de TGV (ça existe ça une armée de TGV ? une tribu ? une armada [retour de la mobilité maritime] ?) qui en plus vont dans ces directions différentes. La semaine prochaine on se demandera qui paie l’addition pour un tel travail à cheval (re-mobilité) sur plusieurs TGV en même temps (et là on se souvient de Chuck Norris, JC Vandamme 😏) ?
Alors lequel des deux a raison ? Le moi de la semaine dernière, ou celui de cette semaine ? (ou peut-être celui de la semaine prochaine alors ? - le cliffhanger de la mort !). Je penche pour les deux à la fois (les trois du coup ?), ce qui n’arrange personne (surtout pas mon mardi, d’autant qu’on est jeudi au moment de la sortie de cette édition).
Merci de me contacter si vous avez compris, j’ai l’impression que c’est la rubrique la plus barrée que j’ai jamais écrite. Rendez-moi mon intercités !
▼ La minute méthodo
Le User Test (1/4) : pourquoi tester, et à quoi ça sert ?
« 𝗨𝘀𝗲𝗿 𝗧𝗲𝘀𝘁 : se tromper avant tout le monde, et exprès. »
On va passer quatre épisodes sur le User Testing (UT pour les intimes), ce moment où l’on met son idée entre les mains d’une utilisatrice en chair et en os. Aujourd’hui, le volet le plus souvent zappé : comment on en arrive là, et à quoi ça sert vraiment.
D’abord, situons-nous dans le parcours.
En Design Thinking, on part large (comprendre et explorer le domaine), on resserre (définir les “bons” problèmes), on re-comence la divergence (imaginer des concepts), puis on converge à nouveau (prototyper, tester). Le double diamant, quoi ! On l’avait présenté dans cette édition.
Le User Test est la dernière pointe du deuxième diamant, mais sa vraie fonction n’est pas de clôturer le projet (attention, tentative de construction antithétique détectée — ah mais on ne peut plus utiliser les figures de style habituelle à cause des IA alors ?) : c’est de renvoyer une boucle en arrière (de quoi, pardon ? l’innovation ne serait pas un process bien linéaire et déterministe ? — Think again). On teste pour ré-apprendre, et repartir corriger. Eh oui, notre idée géniale, notre concept fantastique, notre solution miraculeuse ont besoin de l’épreuve du réel (en dehors de notre satisfecit auto-décerné).
Avant même de le tester, le prototype oeuvre déjà.
On croit souvent qu’un proto ne sert qu’au test. Il a en réalité deux vertus, et la première est interne à l’équipe. Tant qu’une idée reste une idée, un concept abstrait, chacun en a sa version dans la tête (et chacun est convaincu que c’est la même que celle du voisin — voire qu’elle est supérieure à celle des autres en cas d’hubris conséquent). Matérialiser (au sens propre) le concept, même en carton et bouts de ficelle, fait surgir d’un coup les interprétations divergentes qu’on se trimballait sans le savoir. Le proto met tout le monde devant le même objet et règle des désaccords qu’on n’avait pas vus venir (les savants appellent ça un « objet frontière », de quoi frimer à la machine à café). Sa seconde vertu est externe : il offre le support tangible que l’utilisateur va manipuler. Pas de proto, pas de test.
Pourquoi tester, sans langue de bois.
Trois raisons, et aucune ne s’appelle « se rassurer ».
→ Sortir de la conviction du créateur. On tombe amoureux de sa solution, c’est humain, et c’est le plus sûr moyen de ne plus en voir les défauts.
→ Se tromper tôt et pas cher. Corriger un proto en carton coûte une gomme (et encore, pas une gomme entière 🤣). Corriger un produit déjà lancé coûte un trimestre (et parfois un client).
→ Réduire l’incertitude, pas chercher l’applaudissement. Le jour où vous testez pour vous rassurer, vous avez déjà perdu (relire trois fois à voix haute).
On teste pour apprendre au contact des utilisatrices, pas pour vendre ou se vanter.
Comment on teste concrètement ?
On va chercher à valider trois choses, dans l’ordre :
que le problème vaut la peine d’être résolu,
que la solution a de la valeur,
qu’elle est utilisable.
Trois désirabilités, trois portes (on les ouvre une à une dès le prochain épisode, patience — comment ça un encore un cliffhanger insoutenable ?).
Et ce que l’UT n’est pas, pour couper court aux malentendus : ni un sondage, ni une démo commerciale, ni une étude de marché, ni une validation finale gravée dans le marbre. Un instrument d’apprentissage, point (apprentissage dans l’équipe, apprentissage avec les utilisateurs).
La semaine prochaine : les trois portes, donc. Trois temps, trois questions, et une règle d’or : fermer sa bouche (moins on en dit, moins on influence) et d’observer (vous allez voir, c’est plus dur qu’il n’y paraît — écouter, c’est utile aussi). On retient son souffle…
▼ Brèves de comptoir
🦫 À Londres, 5 castors règlent une inondation qui résistait aux ingénieurs. Greenford, banlieue ouest, inondations à répétition. Plutôt qu’un bassin de rétention à plusieurs millions, la municipalité a lâché une famille de castors dans le coin. Barrages construits gratuitement, calendrier respecté, zéro dépassement de budget (un chantier public dans les temps, déjà une niouse en soi). Depuis : plus une inondation, et un habitat tout neuf pour le reste de la faune en bonus. [NPR]
🇰🇭 Le Cambodge bétonne ses fonds marins pour piéger les chalutiers. Dans le golfe de Thaïlande, 1 250 tours de béton de 3 tonnes ont été posées au fond de l’eau (sur un objectif de 5 000). Officiellement, ce sont des nurseries à poissons. Officieusement, ce sont des casse-chaluts : les filets illégaux qui raclent les fonds s’y déchirent proprement. Résultat sur les zones protégées : 6 fois plus de poissons. Quand polluer le fond devient la meilleure façon de le sauver (on a vérifié, c’est pas du greenwashing, c’est du grey-washing au sens propre). [Oceanographic Magazine]
☀️ Aux États-Unis, le solaire vient de dépasser le charbon. Et pas grâce à Washington (ah bon ?) En mai 2026, pour la première fois de l’histoire, le solaire a produit plus d’électricité que le charbon outre-Atlantique : 12,8 % contre 12,2 %. Le détail croustillant : l’administration Trump a injecté 700 M$ pour relancer le charbon et coupé 7 Mds$ de financements solaires l’été dernier. Et pourtant : part du charbon divisée par deux en cinq ans, +7,8 GW de solaire au seul premier trimestre, et le voilà 3e source d’électricité du pays (la plus dynamique).
▼ Visuel Numérique
Le monde grisonne, mais pas là où on l’imagine
Au Japon, près d’1 habitant sur 3 a dépassé 65 ans. Au Qatar, moins de 2 %. Et ça n’a rien à voir avec la jeunesse.
Il y a quelques semaines, on regardait la fécondité mondiale passer sous le seuil de remplacement (le bas de la pyramide). Cette semaine, voici l’autre bout : cette carte classe les pays par part de population de 65 ans et plus (j’en ai entendu 2 ou 3 qui me pensaient dans cette catégorie — bah non, moi j’ai 5 ans d’âge mental, à peine plus âgé que l’ainé de nos petits-enfants).
Deux blocs « vieux » se détachent nettement : l’Europe du Sud (Italie, Portugal, Grèce) et l’Asie de l’Est, Japon en tête, Corée du Sud sur ses talons.
▸ Le Japon, ~30 %. Un habitant sur trois a passé 65 ans. Le pays a trente ans d’avance sur la courbe que l’Europe descend à son tour.
▸ Le Qatar, 1,7 %. Le piège du classement : ce n’est pas une population jeune, c’est une population de travailleurs importés en âge de bosser (les seniors, eux, vieillissent ailleurs). Bref, ce chiffre raconte surtout un modèle économique d’import de main-d’œuvre.
▸ La Chine, 14,7 %. Elle vieillit avant d’avoir fini de s’enrichir, du jamais-vu à cette échelle (1,4 milliard de personnes qui prennent de l’âge en même temps, ça se planifie mal).
La question pour notre futur : si une part croissante de l’humanité dépasse 65 ans pendant que l’autre fait de moins en moins d’enfants (cf notre carte fécondité), qui s’occupera de qui ? Qui fera la guerre (comment ça c’est une chance pour la paix ce vieillissement ? — ils sont au courant tous les autocrates ?)
▼ Quoi de neuf chez Future Path ?
Alors ce n’est pas tant une niouse de Future Path qu’une infosur Passeur de Futur.
La semaine prochaine, on inaugure une nouvelle rubrique (c’est pas tous les jours, donc on vous prépare). On va se lancer dans des prédictions. Eh oui, comme la période est tellement lisible et stable, on peut se permettre cette audace. Évident, non ? Mais de tout temps, cela s’est révélé compliqué, surtout si l’on en croit le grand penseur Pierre Mac (Willy, c’est pour toi) : “Les prévisions sont difficiles, surtout lorsqu’elles concernent l’avenir.”
On va faire pire que ça : on vous donnera rendez-vous dans le futur pour vérifier (bon, il n’est pas impossible que pour certaines prédictions très lointaines, ce sera un peu Mémoires d’Outre-Tombe en ce qui me concerne — mais ce ne sera pas une raison pour vous balader, ou alors dans le futur).
Bien vu, c’est le troisième cliffhanger de celle newsletter. Alors si ça ne vous pousse pas à faire abonner vos meilleures amies, vos collègues préférés ou même vos chefs vénérés, je ne comprends plus rien.









