PdF 26-07>77
Invisible. Ce qui nous tient debout ne se voit pas.
▼ Édito
Cette semaine, j’ai dépoussiéré un bouquin de 1995 (enfin, dépoussiéré est exagéré : dans ma bibliothèque, les classiques de l’informatique servent surtout de mur porteur). Et en le rouvrant, cette drôle de sensation : découvrir qu’on faisait depuis toujours quelque chose qui portait un nom, sans le savoir. Un peu comme le M. Jourdain de Molière avec sa prose (je vous avais dit que mes étudiants en M2 m’avait demandé : “c’est quoi la prose, monsieur ?” 😭. Sauf qu’ici, la prose, ce sont les petites structures invisibles qui font tenir un système debout.
C’est le fil de cette édition d’avant-plage/montagne/campagne : ce qui compte vraiment se cache sous la surface. Un papyrus calciné par le Vésuve qu’on parvient à lire sans même le dérouler. Un clavier qui vous fait perdre du temps, et si c’était précisément là son intérêt ? Une créature rousse qui, en 1997, sauvait le monde grâce à un cinquième élément qu’aucun compteur ne sait encore facturer (on vous laisse deviner lequel).
Petit devoir de vacances offert par la maison : deux principes que j’impose à tous mes systèmes d’agents, un classement de pays qui ment poliment sur l’école, et une petite app qui change votre voix en clavier. De quoi cogiter à l’ombre sans faire chauffer le processeur (le vôtre comme le mien).
C’est la dernière avant la pause estivale. On se retrouve à la rentrée, reposés et sans doute un peu plus lents (c’est le programme). D’ici là, gardez un œil sur ce qui ne se voit pas.
Saviez-vous que sur le site, vous pouviez consulter toutes les éditions passées ? Et si vous voulez être certain de recevoir la prochaine, il y a un truc facile à faire et à partager sans modération ⤵️
Dans cette édition, vous allez découvrir :
un rouleau 📜
une rousse 👩🦰
un clavier qui laisse sans voix ⌨️
et d’autres bricoles 👩🏻🔧
▼ Phrase propulsée
« Un système complexe qui fonctionne se révèle toujours avoir évolué à partir d’un système simple qui fonctionnait. »
John Gall — Systemantics (1975)
Gall n’est pas un nom qu’on croise en soirée et ce qu’il dit n’est pas jeune-jeune. Traduction pour 2026 : votre usine à agents ne tournera jamais si vous la rêvez tentaculaire dès le premier jour. On part petit, on part simple (mon fameux KISS), et on laisse la complexité pousser d’elle-même. C’est exactement ce que raconte la méthodo de la semaine, et ce que le classement des dépenses scolaires souffle un peu plus bas : la réussite ne tient pas à la taille du budget, elle tient à la solidité des fondations.
▼ La minute méthodo
Devoir de vacances de mon côté : j’ai exhumé une des merveilles de ma bibliothèque.
L’édition de 1995 des Design Patterns du GoF (pour les plus jeunes : le Gang of Four — toute ma génération de techos connaissait par coeur le nom des 4 auteurs : Gamma, Helm, Johnson et Vlissides).
Ils ont révolutionné notre manière de concevoir le soft. Mieux, ils ont donné confiance à un tas de M. Jourdain comme moi. Nous avions toutes et tous l’habitude de répliquer des mécanismes dans notre code, de projets en projets. Et nous ne savions pas que cela s’appelait des Design Patterns avant la sortie du bouquin. Et à cette occasion, non seulement on s’est senti un peu moins seuls, mais en plus on a découvert énormément d’autres “mécanismes” très utiles.
Et pourquoi j’ai ressorti cette vieillerie de sa vénérable étagère (pas si poussiéreuse en fait, puisque la pile touche le plafond 🤭) ? Parce qu’avec l’IA, on a aussi besoin de Design Patterns pour bien concevoir et configurer ses systèmes d’agents.
J’ai en tête (et aussi sous forme d’articles) deux patterns très spécifiques à l’IA : le Juge et Learn (ici et là). Ils sont à la base de tous mes systèmes. TOUS. Tellement fondamentaux que je les ai insérés dans mon système qui crée les systèmes. Je vous ai parlé de mon “Mother of all projects” je crois (au passage un réf à “Mother of all démos” qui date d’une époque où je n’étais pas né à l’informatique). Comme le nom est un peu long, je l’appelle plus sobrement AAA (un TLA, comme tous les autres systèmes dont je dispose : PdF, ITW, SLA, POP, LRN, LYZ, VIA, EVE, MAT, …).
Devinez quoi. La première page sur laquelle je tombe en ouvrant le GoF, c’est pile AAA. Alors pas exactement dit comme ça (eux ils appellent cela Factory — ça doit évoquer des souvenirs d’implém : méthode de classe qui contrôle les instanciations). Incroyable les coïncidences, non.
Donc devoir d’été, relire ces monuments et chercher des inspirations.
Le premier d’entre vous qui écrit un bouquin sur les Design Patterns d’Agents IA … m’évitera d’avoir à le faire (une courte recherche m’envoie déjà ici et là : bon début).
En plus des trois cités plus haut, j’ai en tête :
Router : qui oriente une requête floue vers le ou les bons agents — j’ai ça pour un système secret que je ne peux pas mentionner,
Decorator : ça c’est chez LYZ : elle produit des anaLYZ et les transforme en notes à exploiter par les autres systèmes (sans connaitre les autres systèmes…).
Ah oui j’ai oublié de vous dire, en plus des patterns, j’impose 2 principes fondamentaux et imprescriptibles à tous mes systèmes (c’est dans “l’ADN” de AAA).
Couplage lâche : les systèmes ne se connaissent pas entre eux. Seule exception : AAA les connaît (presque 🤫) tous grâce à une repo privé
KISS : pourquoi ne pas faire simple quand on peut ?
Voilà, je vous en dit plus à la rentrée.
▼ Anecdote
La parole est d’argent, le clavier est d’or ?
J’ai des collègues (poke Marc, poke Franck) qui ne tapent quasiment plus rien. Toutes leurs conversations avec l’IA passent par la voix. Ils dictent, ça réfléchit, ça répond, ils vocalisent leurs retours et ainsi de suite. Notre Tête Chercheuse de la semaine dernière l’utilise intensément pour répondre rapidement et personnellement à tous les commentaires de ses posts. Moi, je l’utilise à l’occasion et je rentre pourtant des tonnes de texte dans ma machine.
Parce que ma pensée se développe mieux quand j’écris.
Alors oui, je sais : j’écris moins vite que je ne parle (personne ne tape aussi vite que les hackers dans les films, et si vous me dites que si, je ne vous crois pas). C’est même l’argument massue des pro-dictée : gagner du temps. Sauf qu’on peut le retourner comme un gant (même si un gant ne se retourne pas toujours aussi bien que ça en fait) : et si le clavier servait justement à en perdre, du temps ? (oui, j’assume l’hérésie productiviste — et ça tombe bien, de plus en plus de voix [avec ou sans dictée vocale d’ailleurs] nous rejoignent pour proclamer que les prétendus gains de temps de l’IA ne sont pas vraiment les premiers gains à en attendre…).
Car ce n’est pas qu’une question de vitesse, il me semble. Voir les mots naître sur l’écran (eh oui, j’arrive à taper sans [trop] regarder le clavier…), revenir en arrière corriger une faute (parfaitement inutile avec l’IA au passage), un mot, un bout de phrase, relire : tout cela prend du temps, et c’est exactement ce que j’apprécie pendant que le monde entier réclame plus de vélocité. Écrire au clavier, c’est laisser à ma pensée le temps de jaillir (à ma vitesse, donc lentement).
Mais dans certains cas, la voix gagne haut la main. Quand une idée vous traverse l’esprit comme une fulgurance et qu’il faut l’attraper avant qu’elle file. Quand vous êtes loin d’un clavier (ou dans l’incapacité d’en toucher un). Et surtout quand vous êtes, comme des millions d’humains, lassé de Siri (depuis... siiii loooooongtemps). Bonne nouvelle : le vocal a fait des bonds. L’ordi ou le smartphone, celui de Claude, et le tout frais GPT-Live d’OpenAI (lancé tout récemment). Mais le plus bluffant, c’est une petite app dont je vous parle juste en-dessous, dans la Pépite (non, je ne spoile pas, c’est à portée de scroll — je ne vous susurrerais même pas son nom tout de suite).
▼ Et si demain, le plus beau cadeau qu’on puisse faire, c’était son solde de tokens ?
Le cinquième élément. Dernier épisode (les quatre premiers — Le quota, La fracture, Le passeur et La juste mesure — sont toujours dispo. Une grande maison d’édition nous harcèle pour qu’on les étoffe et les publie : on préfère la gloire de votre lectorat à celui des gares 😈
On explore un futur prospectif où le token IA devient une ressource vitale avec son propre compteur vital, comme l’air, l’eau, le carbone et la donnée dans Luna (de Ian McDonald).
2057 — Le cinquième élément
Nadia a dix ans de plus et le même réflexe angoissé : le 26, elle regarde son solde. 380 tokens. Elle sourit, elle connaît la chanson.
Pour ses cinquante ans, sa fille lui a transféré l’intégralité du sien. Un an de calcul, offert d’un coup. En 2057, on ne dit plus « je t’aime » avec des fleurs : on vide son compte cognitif pour l’autre. C’est ça, le geste qui compte le plus pour dire “je t’aime”. Nadia a pleuré devant le virement.
Puis elle n’en a rien dépensé.
Ce soir-là, avec sa fille, elles n’ont rien lancé. Aucun assistant, aucun modèle, ni le petit ni le grand. Elles ont ressorti un vieux manuel d’histoire, corné, et elles se sont retrompées ensemble sur Charlemagne, exprès, comme dix ans plus tôt. Personne pour corriger. Deux femmes, une date fausse, un fou rire qui illumine leur soirée. Un souvenir biologique, humain, profondément humain.
En 1997, dans un film, une créature rousse sauvait le monde grâce à un cinquième élément qu’aucune arme n’égalait : l’amour. On avait bien ri, à l’époque, de tant de naïveté.
Soixante ans plus tard, en plus de l’air, l’eau et la nourriture, on facture le quatrième à la requête : penser-se souvenir-chercher-deviner.
Le cinquième, lui, n’a toujours pas de tarif. On a essayé, pourtant.
Qu’est-ce qui, chez vous, n’a pas encore de compteur ?
Prêchi-prêcha de vacances : En 2057 comme aujourd’hui, espérons que l’amour ne sera pas confié à des machines et qu’il restera biologiquement vivant. On ne peut pas vous souhaiter mieux pour l’été 2026 en tout cas.
▼ Brèves de comptoir
📜 Un rouleau carbonisé par le Vésuve en l’an 79 vient d’être lu… sans jamais être ouvert. Trop fragile pour être déroulé, ce papyrus d’Herculaneum a été déchiffré de bout en bout grâce à un scanner synchrotron et à une IA entraînée à repérer l’encre devenue invisible. Près d’1,5 mètre de texte, sur vingt colonnes : un traité de philosophie stoïcienne perdu, justement consacré à la maîtrise des passions. Deux mille ans de silence, et c’est une machine qui rouvre le livre (sans l’ouvrir). [CNN]
🛺 La vraie révolution électrique ne passe pas par Tesla, mais par les tuk-tuk. Pendant que certains rêvent de berlines premium, l’Inde a basculé : en 2025, environ 60 % des trois-roues qui ont été vendus sont électriques, contre à peine 20 % en 2020. Petits véhicules, gros volumes, usage quotidien de millions de gens. C’est là, en bas de gamme et dans le Sud, que l’électrification change vraiment d’échelle. La transition avance : elle a juste trois roues et un klaxon. Inspirant, non ?
🧠 La démence recule ? À rebours de ce que nous montre la géopolitique, le risque individuel de démence diminue depuis trente ans dans les pays riches (de l’ordre de 13 % par décennie selon les études de tendance). Et la Lancet Commission estime que jusqu’à 45 % des cas pourraient être évités ou retardés en agissant sur 14 facteurs (hypertension, tabac, audition, éducation, cholestérol…). Possible que l’IA soit le 15ème facteur dans le futur…
🩸 Au Pakistan, deux jeunes avocats font tomber la « taxe rose ». Ils (il et elle) ont attaqué l’État en justice pour que les protections hygiéniques et les contraceptifs soient reconnus comme des produits essentiels, et non de luxe. Résultat : les 18 % de TVA sautent dans le prochain budget. L’enjeu est énorme dans un pays où, selon l’UNICEF, seules 12 % des femmes et des filles utilisent des protections du commerce. [CNN]
▼ Visuel Numérique
Le pays qui dépense le plus pour l’école n’est pas celui qui apprend le mieux
9,1 % de son PIB pour la Namibie, 7,3 % pour la Suède, 0,3 % pour le Nigeria. Le classement est limpide. Ce qu’il raconte l’est beaucoup moins.
Ce visuel range les pays selon la part de richesse qu’ils consacrent à l’éducation. En tête, un trio qu’on n’attendait pas forcément : Namibie, Cuba et Algérie, autour de 9 %. La Suède suit à 7,3 %, le Royaume-Uni et la Belgique tournent vers 6 %. Tout en bas, l’Indonésie à 1,3 % et le Nigeria à 0,3 %. Un beau dégradé bien ordonné. Sauf qu’il ment un peu.
▸ Le podium trompe. La Namibie met une part record de sa richesse dans ses écoles, et ses résultats ne rivalisent pourtant pas avec ceux de Stockholm. Le pourcentage mesure l’effort consenti, pas la moisson récoltée.
▸ Le bas de tableau aussi. L’Indonésie affiche 1,3 %, non par avarice scolaire : c’est tout son État qui pèse peu dans le PIB, et le dénominateur fausse la lecture. Pendant ce temps, l’Afrique du Sud et le Brésil font jeu égal avec plusieurs pays riches d’Europe.
▸ Le vrai sujet est ailleurs. Passé un certain seuil, la question n’est plus combien un pays dépense, c’est qui comment est utilisé l’argent.
La question pour notre futur : on tient exactement le même compteur du côté de l’IA. Nos tokens ont désormais un prix (tout notre feuilleton de l’été le raconte), et la tentation sera identique : regarder grimper la ligne de budget en croyant mesurer l’intelligence. La Namibie nous prévient gentiment. Reste à savoir qui, chez nous, tiendra le stylo. (Notre phrase propulsée de la 76 le soufflait déjà : tout ce qui compte ne se compte pas forcément.)
▼ Pépite immédiate
Vous connaissez Wispr Flow ?
Une app assez magique qui fait de la dictée vocale votre meilleur allié pour remplacer votre clavier (surtout si vous ne tapez pas aussi vite que ce que les films nous montrent à longueur de série [oui, je sais, un film et une série, c’est pas pareil]).
Je vous le redis comme dans l’anecdote : ma pensée se développe mieux quand j’écris. Mais pour d’autres contextes, la dictée est redoutablement efficace. Un exemple minuscule et pourtant super fun : insérer un lien vers mon profil LinkedIn ? Il me suffit de dire « mon LinkedIn » et l’URL apparaît, comme par magie (ok pas vraiment, juste de l’IA, bien pensée couplée à un petit dictionnaire de données perso inclus dans l’outil).
Surtout, Wispr Flow est dopé à l’IA générative. Résultat, il corrige plutôt très bien les erreurs habituelles des outils « speech-to-text » classiques. Parce que la reconnaissance vocale et le TALN (Traitement Automatique du Langage Naturel, du « NLP » pour les intimes anglophones) comptent parmi les plus vieilles branches de l’IA (très anciennes, oui, enfin... relativement aux 75 ans de la discipline). Là où les vieux moteurs vous écrivaient « à voir » quand vous disiez « avoir », Wispr rattrape le sens dans le contexte et recolle les morceaux. Plus de 100 langues (de quoi faire rougir les Rolling Stones).
Ce n’est pas sponsorisé (Wispr ne sait même pas que j’existe au-delà du compte gratuit que j’ai chez eux), mais j’ai un code de parrainage : https://wisprflow.ai/r?CHARLESANT8 (je le mets en clair pour les psychopathes comme moi qui ne cliquent pas sur les liens). On gagne chacun un mois de Flow Pro . Si le cœur vous en dit, c’est cadeau (et si ça vous change la vie, vous me revaudrez ça en partageant cette newsletter, hein). J’ai déjà pas mal partagé l’outil et à chaque des mercis chaleureux. Si ça peut faire plaisir…













