PdF 26-07>76
Brûlant. Entre canicule, tokens et nuits blanches.
▼ Édito
Cette semaine, j’ai passé plus de temps à surveiller un compteur qu’à écrire. Celui de mes crédits IA, qui s’épuise à vue d’œil pendant que je ponds cette édition (oui, il y a une certaine ironie à brûler du calcul pour vous parler de sobriété). Dehors, un autre truc grimpe : le mercure (mais qui a encore un thermomètre au mercure ?). Deux aiguilles qui s’emballent et qu’on va creuser (ah oui ? tu creuses les aiguilles Passeur de Futur ? tu te prends pour Arsène Lupin ? 🙆🏽♀️)
Dans cette pénultième édition avant la pause, un Français de la Silicon Valley qui n’a jamais écrit une ligne de code en génère désormais jusqu’à 4 h du matin, et compare ça à l’invention de l’imprimerie (rien que ça…). En 2034, une salariée qu’on surnomme « l’Amish du calcul » parce qu’elle refuse de dégainer l’IA pour un oui ou pour un non (et qui va pourtant plus loin que les autres). Une IA qu’on rêverait d’asseoir dans le fauteuil du testeur, et pourtant… Et, quelque part, un compteur qui affiche des morts en temps réel (celui-là, je vous préviens, il refroidit malgré la canicule). Le fil qui les relie ? Il tourne, il chiffre, et il oublie l’essentiel.
Au fond, c’est le b.a.-ba de ce que j’essaie de transmettre à mes clients : savoir quand lancer l’IA, et surtout quand la laisser au placard. Le reste, c’est une affaire de mesure (et par ces températures, un peu de sang-froid ne nuit pas — surtout la nuit).
Bonne lecture, et gardez un œil sur votre compteur intérieur (la semaine prochaine, on referme la série “Le Cinquième Élément” avec un dernier épisode, et la dernière édition avant la pause syndicale d’été).
Saviez-vous que sur le site, vous pouviez consulter toutes les éditions passées ? Et si vous voulez être certain de recevoir la prochaine, il y a un truc facile à faire et à partager sans modération ⤵️
Dans cette édition, vous allez découvrir :
Dans cette édition :
un homme on 🔥
une compteuse 🧮
un compteur 🌡️
et d’autres bricoles 👩🏻🔧
▼ Phrase propulsée
« Tout ce qui compte ne peut pas forcément être compté, et tout ce qui peut être compté ne compte pas forcément.»
EinsteinWilliam Bruce Cameron — Informal Sociology (1963)(v.o. : « Not everything that can be counted counts, and not everything that counts can be counted. »)
On la colle presque toujours sur le dos d’Einstein (ça fait plus vendeur — et puis citer Einstein, ça pose), mais elle est du sociologue William Bruce Cameron. Elle tombe pile pour une édition où tout se chiffre : les tokens de Farida, les crédits que je grille en écrivant, les degrés dehors, jusqu’aux morts de la canicule sur leur compteur en direct.
▼ La minute méthodo
Le User Test (4/4) : et l’IA dans tout ça ?
spoiler alert : le seul moment de l’innovation qu’on ne déléguera pas à l’IA !
Nous voilà au bout de la série (pas tout à fait : on vous prépare un récap sous forme de vade mecum pour la rentrée). On a vu pourquoi tester (ép. 1), les trois portes (ép. 2) et les trucs et astuces (ép. 3). Reste la question que tout le monde se pose en 2026, celle que je vous avais promise sans fable (ouf ouf ouf) ni emphase : l’IA, dans un User Test, elle aide ou elle gêne ? Réponse normande : les deux. L’IA renforce les deux extrémités du test (préparer - en amont si vous suivez toujours, digérer - en aval, mais oui parfait vous y êtes), jamais le cœur (elles n’en ont pas 🤭), qui reste l’observation d’un humain face aux utilisatrices.
En amont : l’IA prépare le terrain.
C’est là qu’elle brille le plus, sans génie particulier mais avec un vrai gain de temps. Elle dégrossit votre grille d’observation et votre guide d’entretien. Elle traque même les questions qui contiennent déjà leur réponse, celles qu’on vous disait de bannir (ép. 3) : cocasse, l’IA vous corrige sur un biais très humain. Elle génère des variantes du pitch verbal du temps 2, histoire de tester deux formulations. Et surtout, elle vous offre une répétition à blanc : faites tourner votre protocole sur des Synthetic Personas (on en a parlé en détail dans « Avant de partir », dans les éditions 42 et 43 — btw, pour les lecteurs orientés Marketing, c’est un bon spot), débuggez vos questions et votre concept avant de brûler de vrais utilisateurs (denrée rare et chère). Répéter sur une IA, oui. Tester sur une IA, moins certain. On y vient.
Pendant : l’IA prend les notes, vous prenez les corps.
Dans l’épisode 2, on indiquait « deux personnes : une anime, une observe ». Une bonne transcription automatique (on vous prépare Pépite sucrée pour la rentrée à ce sujet #teaser) libère vos deux humains pour la seule chose qu’aucune machine ne fait à leur place : regarder les mains, écouter les silences, observer les hésitations. Garde-fou tout de même : un notetaker IA lisse et tranche à votre place (on avait creusé ce biais d’autorité dans une Réflexion Interrogative, #38). À relire à votre discrétion, donc.
En aval : l’IA digère, mais vous restez vigilants.
Regrouper cinq sessions, clusteriser les verbatims, dégrossir un affinity mapping, repérer les patterns de friction : l’IA abat le travail ingrat en quelques minutes. Le risque, c’est l’inverse du temps gagné : elle gomme les signaux faibles. Or le meilleur insight est souvent celui qui n’apparaît qu’une fois, l’anomalie dans un transcription qu’une synthèse IA de fera pas surgir. Elle synthétise très bien, elle s’étonne très mal (c’est bô, ça non ? mieux, c’est d’elle !)
La limite de fond : ne jamais asseoir l’IA dans le fauteuil.
Voilà le côté obscur, celui qu’on vous vend à grand renfort de « panels IA » et d’utilisateurs synthétiques qui répondent à la place des vrais gens. Souvenez-vous de la règle d’or de l’épisode 1 : on teste pour se tromper contre sa propre conviction, pas pour se rassurer. Or une IA qui joue l’utilisateur est le plus poli, le plus sycophantique (le mot n’existe pas mais vous voyez l’idée) des cobayes : elle vous renvoie votre reflet narcissique avec délice. Elle ne reproduira jamais la prise en main maladroite, le doigt qui se trompe de bouton, le corps qui hésite (d’autant moins si elle n’a pas accès à la vidéo 🤭). C’est précisément ce que va chercher le temps 3. Le corps ne ment pas ; l’IA, elle, ment toujours un peu (poliment et en allant dans votre sens… biaisé).
Le mot de la fin (de série).
Côté brillant, côté obscur : l’IA amplifie les extrêmes du User Testing, elle vous en fait faire plus, et plus tôt. Le cœur, lui, reste fondamentalement humain. Quatre épisodes pour un message simple : testez tôt, testez moche, taisez-vous, observez, et ne confiez à l’IA que ce qui n’est pas le test lui-même. Le User Test, c’est peut-être la dernière pièce de l’innovation qu’on ne déléguera pas.
On vous rafraîchira la mémoire (pour ce qui est du corps, en ce moment, pas de solution en stock) à la rentrée. Stay tuned.
▼ Et si demain, savoir ne PAS demander à l’IA devenait la compétence la plus rare ?
Le cinquième élément. Épisode 4 (les trois premiers — Le quota, La fracture et Le passeur — sont toujours dispo. Le dernier arrive avec notre dernière édition avant la pause estivale, la semaine prochaine donc.
On explore un futur prospectif où le token IA devient une ressource vitale avec son propre compteur vital, comme l’air, l’eau, le carbone et la donnée dans Luna (de Ian McDonald).
La juste mesure
2034. Au bureau, on reconnaît Farida à un détail : son solde ne bouge presque pas. Là où les autres dégainent le grand modèle pour reformuler un mail, renommer un dossier ou chercher un document, elle, elle s’arrête une seconde. Est-ce que ça en vaut les tokens ? Le plus souvent, non. Elle le fait de tête ou à la main, et ça lui prend le même temps (parfois moins, rien que le temps d’écrire la requête et de corriger les erreurs de décisions de l’IA). Elle a dû être marqué par un certain Charles-Antoine qui martèle que la valeur de l’IA générative n’est pas principalement mesurée à l’aune de la productivité.
Pour le reste, elle a appris à prendre le petit modèle quand il suffit, le grand seulement quand ça compte vraiment. Une question parcimonieuse, mais la bonne. Ses collègues la charrient : « la moine-copiste », « l’Amish du calcul ». Puis ils remarquent qu’à budget égal, elle va plus loin qu’eux. Et qu’elle sait encore faire sans, les jours où le réseau tombe ou qu’un dirigeant coupe/pète les câbles.
La sobriété, chez elle, tient du goût, presque du luxe : celui de penser d’abord, de demander ensuite (là encore, une réminiscence de ses interactions avec un certain Passeur de Futur 😎). Un luxe que seuls, au fond, s’offrent ceux qui n’ont plus rien à prouver.
Le jour où l’on a facturé la pensée, certains ont pris l’habitude de moins penser. D’autres, à mieux.
▼ Tête Chercheuse
Carlos
— Tu as déjà codé ?
— Jamais une ligne de ma vie. Mais en ce moment, je ne m’arrête de “coder” qu’à 4 h du mat.
Carlos Diaz, quinze ans dans la Silicon Valley, vient de recevoir le feu. Et il n’a pas l’intention de se coucher (d’un autre côté, se coucher avec le feu, ce n’est peut-être pas une bonne idée).
Donc, le gars n’a jamais codé. Je le répète parce qu’il n’est pas le seul et surtout parce que ça change en ce moment de son côté : à 50 ans passés, Carlos Diaz découvre qu’il peut « écrire » sans jamais avoir appris, et il en perd le sommeil (au sens propre : 22 h —> 4 h du mat, le rabbit hole [celui d’Alice évidemment]).
Avant ça, une vie bien remplie. blueKiwi, le premier SaaS français (vendu à Atos), à l’époque où parler de « mettre des données dans le cloud » faisait paniquer les DSI (pensée amicale pour un précurseur qui a tout fait pour l’introduire chez notre employeur de l’époque).
Puis le grand saut : San Francisco, 2010, femme et enfants sous le bras. Parce qu’ici il avait le sentiment de « planter une graine dans du béton » (non mais cette métaphore, j’adore — d’autant qu’elle me rappelle “Le petit jardin”, un titre peu connu de Dutronc).
Revenons à Carlos@SF : The Refiners (son accélérateur) et surtout Silicon Carne, le podcast où il dissèque la Valley pour les francophones (~100 000 écoutes par mois, et deux épisodes par semaine). Le reste est sur LinkedIn.
Ce qui le définit vraiment ? Il se vit en miroir. Un miroir qu’il tend à la France et qu’il s’efforce de rendre « le moins déformant possible ». Les gens n’aiment pas toujours leur reflet.
son truc, c’est la Réforme
Carlos a une théorie, et elle est prometteuse. L’IA, dit-il, c’est la quatrième blessure narcissique de l’humanité, après Copernic, Darwin et Freud. Sauf qu’en France, elle est double : non seulement on n’est plus l’espèce la plus intelligente, mais « l’intelligence, c’était quelque chose de très français », et celle-là n’a pas grandi avec Rousseau, Diderot et Voltaire.
D’où la métaphore qui déboule sans crier gare. Avant l’imprimerie, les écritures étaient en latin, gardées par le clergé pour que personne ne comprenne. Puis Gutenberg a imprimé la Bible dans la langue des gens, les protestants se sont approprié le texte, et l’Église a hurlé à l’instrument du diable.
Le code, c’est son imprimerie. « J’ai l’impression de parler latin », dit celui qui n’a jamais écrit une ligne mais qui en génère à longueur de nuits (blanches). Et quand on lui explique qu’il n’existe qu’une seule écriture de l’IA en France et qu’elle s’appelle Mistral, il entend : surtout, ne lis pas les écritures américaines. Alors il imprime ses propres bibles. On le traite d’hérétique. (pardon : de technofasciste, direct, tout en nuance)
le jour où on paiera pour respirer
Je lui raconte Luna, la trilogie de Ian McDonald : là-haut, on paie son oxygène, sa nourriture, son accès aux données. Une fiction (dont on s’est inspiré pour notre série en cours : “Le Cinquième élément”). Carlos l’entend comme ma prophétie.
— Plus de crédit et tu suffoques. Transpose : payés en tokens, on finit le mois à sec comme un smicard.
— Je suis moins dystopique que toi.
— C’est McDonald qui l’est, pas moi. N’empêche : des boîtes rationnent déjà leurs devs en tokens. À sec, ils font quoi ?
— Tu recevras ton compute chaque mois. Tu bosses avec, tu te fais plaisir avec, ou tu revends ton surplus. Ça, c’est ton revenu universel.
Note pour mes lecteurs : j’exposais le futur d’un romancier, il a cru entendre le mien (non que je le renie mais je ne me l’attribue pas — dit le gars qui en parallèle de la rédaction de cet article surveille avec inquiétude son crédit Fable qui s’épuise à vitesse exponentielle 🥶). Reste qu’au même tableau, lui voit un revenu là où d’autres verraient une laisse. Quinze ans de Valley, ça change la focale.
ce que j’en retiens
on a le feu, on vend les allumettes
Ce qui m’a amusé et interpellé, c’est sa façon de retourner notre petite fierté mistralienne nationale. On se répète qu’on est troisièmes sur l’IA. Lui nous recadre : « entre toi et le deuxième, dix tours dans la vue. » (Avec la blague du polytechnicien poursuivi par l’ours : « je m’en fous, j’ai deux tours d’avance. » celle-là, je la garde pour la ressortir à l’occasion).
Le pire, c’est qu’on a la matière première — l’énergie, en surplus — et qu’on laisse SoftBank et OpenAI bâtir « des datacenters en France, pas des datacenters français ». Sa définition de la souveraineté made in datacenter : « une femme de ménage, un vigile et un chien. » J’ai ri. Puis j’ai moins ri sur la souveraineté en me souvenant de notre première Tête Chercheuse, Daphnée, qui nous en parlait justement.
se consumer, et alors ?
L’autre chose que je conserve, c’est son constat. Carlos ne « consomme » pas l’IA, il « se consume » avec, de 22 h à 4 h du mat. Même s’il n’a jamais codé de sa vie, il se retrouve comme beaucoup de dév, incapable de s’arrêter (perso, je connais cette addiction — qui empire avec l’IA). Sa seule issue : lâcher du lest et balancer tout vers des agents, parce que « il faut moins d’humains » dans la boucle, sinon on se crame le cerveau. La preuve par sa propre tribu : une de ses filles « a le feu », fabrique ses agents et compte déjà les monétiser en freelance. « Family business », lâche-t-il, mi-fier mi-inquiet. C’est peut-être un message à retenir : le feu se transmet, mais il brûle ceux qui le prennent. Vous le prenez quand même, non ?
dans sa besace
d’abord des outils
🗞️ Dust — Sa rédaction tient dans une app. Deux agents : Astrid, la rédac-cheffe adjointe qui dépouille le New York Times, le FT et Wired pendant qu’il dort, et Bob, qui « crafte » et surtout garde en mémoire ce qui a marché. Pourquoi Dust plutôt que le modèle en direct ? « Ils repromptent Opus 4.8 mieux que moi », lui a avoué Stanislas Polu, le fondateur. Un agent qui apprend de ses propres épisodes : c’est exactement le pattern Learn que j’explore pour mes clients.
🎙️ Wispr Flow — (oui oui il manque bien un “h” et c’est voulu dans l’histoire du produit – vous pourrez aller voir) La dictée qui transcrit pendant qu’il parle. Répondre aux commentaires lui prenait une heure par jour ; quinze minutes désormais, et c’est toujours lui qui répond. (Il avait d’abord confié ça à un agent, qui ne servait que des banalités. Débranché). C’est bien plus performant que la dictée vocale native de votre OS. On vous en dit plus dans la rubrique Pépite immédiate de la semaine prochaine.
Passons au coin lecture
📖 La Simulation, de Loïc Hecht — Un Français enquête, à la Orwell, sur deux milliardaires de la Valley qui financeraient des recherches pour prouver qu’on vit dans une simulation. On devine vite que l’un est Musk ; l’autre, motus. « Ça se lit très vite. » Mon carton de livre pour l’été avait justement encore une petite place.
on le retrouve où ?
Silicon Carne (j’ose à peine le signaler tant je suis certain que mes lectrices sont abonnées et que mes lecteurs sont des auditeurs assidus — on a le droit de ne pas adhérer, mais écouter est un must)
On vous signale qu’il a aussi fait la keynote de notre événement Lead Innovation Day et que vous pouvez aussi le retrouver dans le booklet que nous avons produit à cette occasion
▼ Visuel Numérique
Un compteur de morts de la chaleur, en temps réel
62 775. C’est le nombre estimé de décès dus à la chaleur en Europe durant le seul été 2024. Un site le met désormais à jour, presque en direct — bonnes vacances donc 🥵
On a l’habitude des cartes de température. Celle-ci va plus loin : le Heat Tracker européen (un projet open-source) affiche heure par heure l’exposition de 32 pays aux vagues de chaleur dangereuses. Pire, il ose ce que la plupart des autres dashboards évitent : estimer les morts.
▸ Il ne montre pas la chaleur, il montre son coût. Température, ressenti (humidité et vent), écart à la normale 1961-1990… et une estimation des décès liés à la chaleur. La canicule cesse d’être une donnée météo pour devenir un bilan humain.
▸ 62 775 morts sur le seul été 2024. Plus que bien des catastrophes adorées des JT. Pas de poids des images spectaculaires ni de chocs des mots sensationnalistes. La donnée froide (peut-être un peu de mauvais goût celle-là).
▸ 2024, première année civile entière au-dessus de 1,5 °C (+1,60 °C par rapport à l’ère préindustrielle). Le seuil bas de l’Accord de Paris franchi non pas « un jour de canicule », mais sur douze mois d’affilée.
La question pour notre futur : quand on peut compter les morts de la chaleur en direct, comme sur un compteur de vitesse, est-ce que ça nous fait lever le pied, ou est-ce qu’on regarde l’aiguille grimper en s’y habituant ?
Rappel de saison : cette newsletter est gratuite, sans pub, et écrite par un humain (assisté, certes, et qui surveille son compteur de crédits comme le lait sur le feu). Le seul péage, c’est de la faire tourner. Un partage avant de filer à la plage, ça se tente ? ⤵️











