PdF 26-07>75
La boîte magique n'existe pas. Les magiciens, si !
▼ Édito
Un rapport parfait vient de sortir de l’IA : propre, fluide, bluffant. Toute la salle applaudit. Une seule question aurait suffi à tout reconsidérer : et s’il était entièrement faux ?
Cette semaine, je vous raconte cette démo qui aurait dû finir en catastrophe (et comment on l’a évitée, en tuant au passage le mythe du prompt magique — cette chasse est ma petite perversion personnelle). Je vous livre aussi les ficelles pour tester un concept pour en tirer le meilleur bénéfice (la première : apprendre à se taire). On file ensuite en 2052, au troisième étage sans ascenseur, chez un dealer d’un genre nouveau, un bootlegger sympa, un trafiken (tu inventes des mots Passeur de Futur ?). Et on découvre au passage que le plus grand réseau de la planète.
Un fil relie tout ça : la magie n’existe pas, le vrai travail se cache ailleurs (dans la direction qu’on donne, dans l’observation patiente, dans le déterministe qu’on ne voit pas). C’est, en gros, tout mon métier. Et certains appellent cela être magicien 🕴🏼, vraiment n’importe quoi, hein ? À moins que…
Pourquoi je continue de laisser ce paragraphe que vous sautez allégrement tant vous êtes impatiente chère lectrice et cher abonné de lire la suite ? Ah mais si je sais ⚡️ : parce que vous pouvez dire à tous vos proches que sur le site, ils peuvent consulter toutes les éditions passées ? Et s’ils veulent être certain de recevoir la prochaine, il y a un truc facile à faire et à partager sans modération ⤵️
Dans cette édition, vous allez découvrir :
un trafiken ⚪️
de la non-magie 🪄
un héros 🍄
et d’autres bricoles 👩🏻🔧
▼ Phrase propulsée
« La confiance est un sentiment, non un jugement raisonné »
Daniel Kahneman — Thinking, Fast and Slow [Système 1 / Système 2] (2011)
en VO non sous-titrée : « Subjective confidence in a judgment is not a reasoned evaluation of the probability that this judgment is correct. Confidence is a feeling, which reflects the coherence of the information and the cognitive ease of processing it. »
Kahneman a passé sa vie à montrer que notre cerveau adore les histoires bien ficelées, vraies ou non (on lit des romans pour ça, non ?). C’est exactement le piège de cette édition (qui n’est pas un roman mais se lit comme tel 😇). Un rapport d’IA impeccable, fluide, convaincant, et parfois entièrement faux (la rubrique Anecdote en a déniché une beau specimen). Un utilisateur poli qui vous jure que « c’est très bien » (ma méthodo vous apprend à ne surtout pas le croire - niet, nada, nicht, jamais). La cohérence n’est pas la vérité. Et l’IA, championne toutes catégories de la cohérence, nous tend ce miroir chaque jour (la réf est à chercher de La belle au bois dormant évidemment – on a l’âge de ses neurones dans mon métier).
▼ Anecdote
« Pousse-le dans le prompt, pour voir »
L’autre jour, chez un client, démonstration assez bluffante. Un collaborateur, appelons-le Julien, avait monté son petit agent maison sur une instance sécurisée de ChatGPT, avec un prompt taillé au cordeau pour passer au crible des fichiers de contacts : qualité des fiches, doublons, conformité RGPD, et un vrai plan d’action à la clé pour reprendre les données. On lui passe un fichier de clients réels, quelques centaines de lignes pour tester, et le rapport sort, propre, pertinent, impressionnant. Applaudissements (mérités). La dirigeante est fière de ses troupes.
Puis la conversation glisse : et si on l’étendait à un tout autre type de données, le comportement d’achat cette fois ? Un métier complètement différent. On passe des coordonnées de clients à leurs achats récents chez tel vendeur en ligne : pas pareil, hein. Vraiment pas pareil, n’est-ce pas ?
Et la dirigeante tranche, la proposition tombe, pleine de bon sens apparent : « on prend un fichier transactionnel, on le pousse dans le prompt tel quel, sans rien changer, et on voit ce que ça donne. » Bonne idée avalée par toute l’équipe, pourquoi se compliquer ?
Pourquoi ? Parce que ce prompt (mais qu’est-ce que je déteste cette notion de prompt en fait — quand est-ce qu’on va enfin sortir de cette manière de faire ?) a été ciselé pour parler d’identité, pas d’achats. Lui refiler une donnée d’une tout autre nature en espérant qu’il « se débrouille », c’est croire à la boîte magique. Or l’IA n’est pas une boîte magique (c’est mon premier mantra en clientèle, les fidèles lectrices le savent parfaitement). Et il y a une règle que je répète à m’en user les cordes vocales et digitales : moins tu lui donnes de direction, plus elle invente. Le rapport sortira quand même, beau, fluide, convaincant. Et possiblement faux. Certainement bidon en fait.
D’où le réflexe sain qu’on a acté à la place : d’abord définir le livrable qu’on veut vraiment, puis aller voir un expert du sujet pour savoir quoi chercher dans ces données d’achat, et seulement après, construire. Dans cet ordre. L’inverse de la magie : du métier. On commence par identifier le problème… ça ne vous rappelle pas une manière classique et pertinente de fonctionner? (tint : Design Thinking — le problème avant la solution)
Au passage, comme j’étais très rageux avec cette histoire de prompt qui fait de la magie, je me suis laissé aller à promouvoir une version plus puissante de la solution initiale : on passe à l’agentique ! Et je leur ai produit un système aux petits oignons avec plusieurs agents qui bossent en parallèle pour examiner les différentes facettes des données. Et vous savez par quoi débute ce petit bijou ? Par une analyse purement déterministe sans IA. Dingue, non ? Je tue le métier de prompteur miraculeux, un agent après l’autre 😈
Nota : relisez cet article dans 6 mois - un an et vous verrez que j’avais tout faux. Avec l’arrivée des modèles comme Fable et Mythos, on doit totalement changer nos manières d’interagir (à commencer par passer du porte-monnaie au coffre de la Banque de France pour régler la facture — cf notre épisode “Et si” plus bas).
▼ La minute méthodo
Le User Test (3/4) : les trucs et astuces
se tromper avant tout le monde, intentionnellement !
On a vu les trois portes (épisode 1 et 2). Sur le papier, tout paraît simple. En vrai, un test peut vous apprendre énormément, ou vous conforter dans vos illusions. Ce qui fait la différence tient dans quelques réflexes contre-intuitifs. La boîte à ficelles, les trucs et astuces des pro, la magie des experts (eh ouais, ma magie, c’est pour les humains, pas pour les IA, na !)
1. Le prototype doit être moche. Exprès.
Plus une maquette est léchée, moins on ose la critiquer (qui va casser un truc qui a l’air fini et cher ? personne n’a envie de briser l’espoir d’un designer qui vous présente ses tripes.). Un proto en carton, bancal, visiblement jetable, autorise la franchise : il crie « je ne suis qu’un brouillon, démolis-moi » (métaphoriquement bien entendu — disclaimer : aucun proto n’a été maltraité durant les sessions pratiquées par l’auteur). On montre du provisoire, exprès, pour récolter du vrai.
2. Fermez-la !
Le réflexe naturel, c’est de “corriger” l’utilisateur (« attendez, je vais vous montrer comment on s’en sert ») ou de vendre sa solution (« c’est génial, non ? »). Chaque mot que vous ajoutez est une réponse que vous lui soufflez. Avec la 3ème porte (cf épisode 2), tendez le proto, et taisez-vous. Le silence est inconfortable. Le silence fait parler.
3. Écoutez ce qu’il fait, pas ce qu’il dit (euh ? “écoutez ce qu’il fait”, #seriously ?)
Les gens sont polis : ils vous diront que « c’est très bien » pour vous faire plaisir. Leur corps, lui, ne ment pas. L’hésitation, le doigt qui se trompe de bouton, le détour inattendu : voilà l’or. Et dans cette troisième porte, c’est l’heure de l’or, c’est l’or (monsignore — une réf se cache peut-être ici 🤭). Et bannissez les questions qui contiennent déjà leur réponse (« est-ce que vous aimez ? »). Préférez « racontez-moi ce que vous feriez » ou « montrez-moi ».
4. Notez, n’interprétez pas (tout de suite).
Sur le moment, captez le fait brut et le mot exact, pas votre conclusion. Sinon vous ne testez plus le proto, vous testez vos propres hypothèses (et votre cerveau cherche à les valider, c’est plus confortable pour lui que de les invalider). L’interprétation vient après, à froid, en regroupant les observations. Dernier piège, le plus sournois : tester les bonnes personnes. Vos amis bienveillants ne sont pas vos utilisateurs.
Le mantra qui résume tout : quand ça coince, on ne corrige pas l’utilisateur. On corrige le design.
La semaine prochaine : le dernier épisode, celui que tout le monde attend en 2026. L’IA là-dedans, elle aide ou elle gêne ? Réponse la semaine prochaine, sans fable ni fard (encore un truc qu’aucune IA n’aurait pu écrire 😁)
▼ Et si demain, un marché noir de la pensée voyait le jour, avec ses dealers et ses clients ?
Le cinquième élément. Épisode 3 (les deux premiers — Le quota & La fracture — sont toujours dispo. A noter : vous pouvez aussi les écouter lors de vos déplacements : un fidèle lecteur nous a dit s’en délecter lors de ses trajets pro 🎧.
On explore un futur prospectif où le token IA devient une ressource vitale avec son propre compteur vital, comme l’air, l’eau, le carbone et la donnée dans Luna (de Ian McDonald).
2052 — Le passeur
Dans le quartier, on l’appelle Huggy-le-trafiken (vous avez la réf ?). Officiellement, il répare de vieux terminaux. Officieusement, il revend des tokens « gris » : du calcul détourné, moitié prix, pas déclaré, pas tracé — la qualité peut varier. Le “trafiken” vient de là, surnom affectueux que ceux qui sont à la recherche de tokens lui ont donné. Quand ton quota est à sec le 20 du mois, tu montes au troisième sans ascenseur, tu frappes trois coups, et tu repars avec de quoi réfléchir jusqu’à la paie. Même si ça peut un peu t’intoxiquer lorsque la qualité est faible.
Ce n’est pas légal. Penser hors réseau, c’est penser sans être compté, sans être taxé, et l’État n’aime pas ça. Huggy risque gros. Ses clients aussi.
Mais dans la cage d’escalier, personne ne le voit comme un truand. Madame Ferreira vient lui prendre dix tokens pour écrire à sa fille partie loin. Le petit du deuxième, pour finir son dossier de demande de bourse. Huggy arrondit toujours à la hausse, « cadeau maison ». Il dit qu’il ne vend pas du calcul : il vend du temps de cerveau à ceux qui n’ont plus les moyens d’en avoir.
Un matin, deux agents montent l’escalier. Huggy les entend. Il a trente secondes pour décider : effacer les preuves, ou finir la commande de Madame Ferreira, qui attend en bas pour terminer la lettre à sa fille.
On ne sait pas ce qu’il choisit. On ne sait même pas si c’est pour lui qu’ils viennent — ils s’en prennent de plus en plus souvent aux consommateurs hors ligne. Peut-être sont-ils là pour une autre infraction que les tokens. Un trafic d’air pur se tient aussi au dernier étage.
▼ Tête Chercheuse
Plus qu’une semaine avant la dernière tête chercheuse de la saison. Il est actuellement au RAISE Summit au Carousel du Louvre… #justTeasing
▼ Brèves de comptoir
🍄 Le plus grand réseau de la planète n’est ni Internet ni la 5G : il est sous nos pieds. Des chercheurs viennent de cartographier pour la première fois les champignons souterrains (les mycorhizes — on ferme les yeux et on tente d’épeler le mot sans faute 🤓). Mis bout à bout, leurs filaments feraient près d’un milliard de fois la distance Terre-Soleil (“78 quadrillion miles” pour celles qui veulent faire le calcul). Ce réseau invisible enfouit chaque année dans les sols l’équivalent de 11 % des émissions humaines de CO2, et stocke plusieurs fois le carbone contenu dans toute l’humanité vivante. On tient notre héros du climat : on peut ressortir son gros 4x4 polluant, on est sauvés. [Science / ScienceDaily - Juin 2026]
🌫️ À Londres, la politique climatique a fait chuter de 40 % les morts liés à la pollution de l’air. Entre 2019 et 2024, les décès prématurés attribués à l’air toxique sont passés d’environ 7 000 à moins de 4 500 (étude de l’Imperial College), et le dioxyde d’azote a reculé de 41 %. La ville a atteint maintenant les seuils légaux de NO2 dès 2024 (principalement grâce à des zones à très faibles émissions – tu as tout juste le droit d’expirer je suppose). [Mairie de Londres - Juin 2026]
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