PdF 26-07>74
Dézoomer. Ce que le flux d'IA nous empêche de voir.
▼ Édito
Tout le monde compte les trois heures que l’IA lui fait gagner par semaine. Ouf ouf ouf.
Cette édition fait l’inverse : elle recule d’un pas pour regarder ce que le flux nous empêche de faire, voir ou imaginer.
Notre invité du mois, par exemple, vend de l’IA à longueur de journée, et vous dira pourtant, sans faiblir, d’arrêter d’écouter les marchands de superintelligence (mais vous n’aviez peut-être même prêté l’oreille à ces scribouillards). Un peu plus loin, en 2049, un jeune homme pense en illimité. Il découvre qu’à force de tout faire produire par l’IA, il ne sait plus rien piloter.
Un même fil : reculer pour voir plus net (pas que pour les presbytes du coup) et remettre l’humain au milieu. D’ailleurs, c’est aussi ce qu’on a tenté au Lead Innovation Day, dont on vous ouvre enfin les meilleurs moments.
Tout est sur le site. Dans cette édition :
🎙️ Un vendeur d’IA qui vous dit d’arrêter d’écouter les vendeurs d’IA
🪙 2049 : penser sans limite, jusqu’à ne plus savoir choisir
🌡️ Le climat, enfin visible en direct
🌿 La bonne nouvelle verte qu’on n’attendait plus
Saviez-vous que sur le site, vous pouviez consulter toutes les éditions passées ? Et si vous voulez être certain de recevoir la prochaine, il y a un truc facile à faire et à partager sans modération ⤵️
Dans cette édition, vous allez découvrir :
🎙️ un vendeur,
🪙 2049
🌡️ un climat
et d’autres bricoles 👩🏻🔧
▼ Phrase propulsée
« La carte n’est pas le territoire. »
Alfred Korzybski
Presque le titre du roman de Houellebecq que vous connaissez peut-être et qui reprend pile-poil les idées de Korzybski : ne confondons pas la représentation avec la chose. Cette édition en fait le tour. Une carte du climat, magnifique, qui n’est pas le climat (si tel était le cas, on se bougerait plus). Des mots grandioses (« superintelligence », « AGI ») qui, à bien y regarder, ne recouvrent aucun territoire précis, comme le rappelle sans détour notre invité.
▼ La minute méthodo
Calendrier éditorial très dense avant la pause estivale. On publie la suite de cette série (2 articles yet to come) dans les prochaines éditions (seulement 3 de plus après celle-ci…).
Patience dans l’azure comme disait un célèbre joueur de rugby… Mais non, ce n’est pas le bon Rives, c’est l’autre qui s’écrit Reeves et qui n’était pas vraiment joueur de rugby…
▼ Et si demain, la vraie inégalité n’était plus l’argent, mais l’accès à la pensée assistée ?
Le cinquième élément. Épisode 2 (le premier — Le quota — est toujours dispo en replay).
On explore un futur prospectif (vraiment ? on n’y est pas déjà un peu ?) où le token IA devient une ressource vitale avec son propre compteur vital, comme l’air, l’eau, le carbone et la donnée dans Luna (de Ian McDonald).
2049 — La fracture
Théo a 19 ans et n’a jamais consulté un solde de tokens de sa vie. Chez lui, on pense en illimité, comme on respire. Trois assistants-familiers tournent en fond du matin au soir : un pour les études, un pour la conversation, un qui devine ses envies avant lui.
Pour un projet, on lui colle en binôme Lucie, boursière, forfait plafonné (Lucie donc — pas Lucy 😉). Elle réfléchit lentement, elle. Elle pose une question à son assistant, une seule, longuement mûrie, puis elle l’éteint et elle creuse (mais oui, avec ses vraies neurones à elle). Théo, lui, en lance quinze en parallèle, garde tout, ne tranche rien (personne ne fait jamais ça de nos jours, n’est-ce pas …?)
À la fin du projet, c’est l’idée de Lucie qui a été retenue. Théo ne comprend pas. Il a eu accès à mille fois plus. Il a produit mille fois plus. Mais dans ce tas de mille machins, il n’a jamais su extirper ce qui comptait, ce qui donnait du sens, parce que rien, jamais, ne lui avait coûté, parce que choisir ne faisait pas partie de ses habitudes.
Le même soir, pour la première fois, il coupe ses trois assistants (c’est radical comme geste quand tu as été biberonné par tes familiers depuis tes premiers jours). Pourquoi ce geste ? Il ne saurait trop l’expliquer. Peut-être que Lucie l’interpelle… Aurait-il envie de se rapprocher d’elle, de ressentir ce que ça fait de réduire son train de vie IA, d’être plafonné par un quota d’artificialité ?
Quelle que soit la raison (probablement un doux mélange de tout cela) le silence lui fait un peu peur — étrange de ne plus sentir cette présence permanente d’un Jiminy Cricket sur ton épaule.
Il essaie donc de penser à une seule chose, à fond. Il n’y arrive pas très bien. Ça viendra, peut-être.
La fracture, on la croyait entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. Et si elle se situait ailleurs ?
▼ Tête Chercheuse
Laurent
— C’est quoi, ton vrai métier ?
— CMO. Le podcast, c’est de la comm’. Et c’est pas un gros mot !
Un communicant qui te répète que c’est de la comm’. Vous en connaissez beaucoup ?

Résumé pour les pressés
Laurent Nicola-Guennoc fait du marketing, et il vous le dira lui-même avant que vous ayez le temps de le soupçonner. CMO de Converteo (cabinet data/IA, 500 personnes), éditeur du premier podcast tech de France (notre prochain interviewé dément gentiment 🤭), et accessoirement l’un des rares à parler d’IA sans tenter de vous en fourguer dans la foulée.
Le parcours, version non-LinkedIn (le vrai profil est ici) : Sciences Po Bordeaux, un éveil politique précoce (il se dit « né au sujet politique » vers le référendum européen de 2005, ce qui ne parle pas à toutes les lectrices nées en 2006 donc), La Netscouade à l’époque où le web de gauche post-Obama se prenait un peu pour la place Tahrir puis assistant parlementaire d’un député proche de Valls (on vous laisse un peu souffler là parce que ça fait déjà beaucoup pour une seule personne…)
C’est bon, on y retourne ?
Ensuite l’AFP, quatre ans, où il lance l’offre audio et podcasts et tombe amoureux d’une maison qu’il appelle « le prêteur de vérité en dernier ressort » (la formule est de lui, et on peut s’arrêter dessus quelques instants… Ce n’est pas Ma tante, mais peut-être Mon Oncle – ça c’est de moi et je ne sais pas si ça parle à toutes les lectrices non plus…).
Ce qui le définit vraiment ? Un communicant qui n’a jamais cessé d’être lucide sur la communication. Fédéraliste européen, allergique au pipeau, un pied dans le journalisme sans avoir jamais été journaliste.
Son truc, c’est le dézoom
Pendant que tout le monde compte ses trois heures gagnées par semaine, Laurent recule de quelques pas et regarde le tableau complet : l’emploi, la répartition de la valeur, la politique. Au Lead Innovation Day (cf plus bas), le programme annonçait fièrement « Lead with AI ». Lui a corrigé sur scène : « diriger à l’époque de l’IA ». Le twist n’est pas anodin : il change complètement la perspective. On passe de l’outil qu’on prend en main à l’époque qu’on traverse, qu’on le veuille ou non.
D’où vient cette acuité ? Du fait qu’il fabrique lui-même de la communication et qu’il en connaît les ficelles de l’intérieur. Quand un patron d’IA rapproche le coût des tokens de la masse salariale (note : un certain Arthur M lors de son audition à l’AN…), Laurent n’y voit pas une prophétie mais un levier de pricing : « le token, c’est du capital » (perso, j’y vois plus un flux, mais l’idée est la même : un actif incontournable).
La minute « balance ton dramaturge »
Il avance plus loin, contre la surenchère (dans toutes les dimensions). Je voulais des noms.
— Tu parles de « vendeurs-dramaturges ». Tu vises qui, exactement ? Des noms, si tu oses.
— Altman, Amodei. Le paroxysme. Des ingénieurs de génie qui font de la dramaturgie.
— Leur arme ?
— L’AGI, la superintelligence. Des mots sans définition, sans critère technique. Ça n’existe pas, ça n’est pas atteignable. Arrêtons d’écouter ces gens-là.
Venant d’un type qui vend de l’IA à longueur de journée, le « arrêtons d’écouter ces gens-là » a une certains saveur, non ? Ce n’est pas un sceptique de plus dans le bruit ambiant. C’est un initié qui refuse de réciter le script que les vendeurs lui tendent.
Un communicant qui vend la mèche
Ce qui m’a frappé, c’est l’honnêteté du gars. Laurent ne se planque pas derrière une posture de penseur désintéressé : il fait du marketing, son podcast sert Converteo, il le répète comme un mantra. Et c’est exactement cette franchise qui le rend crédible quand il démonte les autres. Quand il dit qu’un contenu de marque doit « apporter quelque chose en échange de l’attention qu’il capte », ce n’est pas de la théorie, c’est la règle qu’il se colle à lui-même.
Dans mes rencontres dans le monde du marketing, j’ai rarement croisé quelqu’un d’aussi à l’aise avec l’idée que sincérité et stratégie peuvent cohabiter.
Le rouge qu’on tient en laisse
L’autre chose que j’ai bien appréciée, c’est sa façon de doser l’engagement. En conférence, Laurent lâche les mots qui fâchent (« répartition de la valeur », « progrès », « ne me voyez pas comme un rouge ») et il le fait à dessein, pour secouer une salle de dirigeants.
Aparté : vous avez noté le terme de “progrès” ? qui l’utilise aujourd'hui? Tellement XIXème, non ? Mais tellement nécessaire en ce moment, enfin je crois. C’est une des raisons essentielles qui me fait aimer l’innovation par le Design Thinking : mettre l’humain (et la planète) au coeur des sujets. Pareil avec l’IA en entreprise. Pas de technophagie, une dose (peut-être utopique) de progrès. Merci Laurent.
Revenons sur le faux-rouge. En clientèle, motus : il n’étale pas ses convictions, et de toute façon, me glisse-t-il, il est rarement au contact direct des comités de direction. J’ai trouvé ça d’une lucidité presque désarmante. Il sait précisément où sa voix porte (la scène, le micro) et où elle dérangerait (le business). Et quand il rêve tout haut d’une « commissaire européenne en charge de l’IA et du progrès » pour 2035, on comprend que le costume n’a jamais éteint la conviction. Il l’a juste mise sur la bonne fréquence.
Ses reco
📕 Le Pont sur la Drina, d’Ivo Andrić : le roman qu’il offre le plus, et il n’a strictement rien à voir avec l’IA. Prix Nobel, fresque des Balkans des Ottomans à 1914, signée d’un diplomate bosnien.
📘 The Coming Wave, de Mustafa Suleyman : l’auteur (cofondateur de DeepMind) s’invite régulièrement à la relecture chez Laurent. Rien de technique : le bouquin dépile les impacts éco, sociétaux, politiques. Son argument m’a convaincu : écrire un livre technique sur l’IA, « c’est l’assurance qu’il est obsolète à l’impression ». Celui-là vise les structures, pas les modèles. Il vieillit donc mieux. Dans le bon sens ? On verra.
On le retrouve où ?
🎧 Changement d’époque en cours — son podcast, premier du genre en France à l’ACPM. 38 épisodes et presqu’autant de disciplines investiguées, une vraie carte sociétale de l’IA.
Défi de la semaine : la prochaine fois qu’on vous vend de la « superintelligence », demandez une définition précise, avec critères techniques. Silence gêné garanti. Et si ce genre de dézoom vous plaît, l’édition se partage très bien ⤵️
▼ Brèves de comptoir
🌿 Les mangroves, qu’on croyait condamnées, regagnent du terrain partout dans le monde. Après avoir perdu près de 2 900 km² entre les années 1980 et 2010, elles ne sont plus en déclin net : depuis 16 ans, les gains dépassent les pertes (étude publiée juin 2026). Mieux : les forêts existantes s’épaississent, ces canopées denses qui stockent le plus de carbone et protègent le mieux les côtes. Sur quatre décennies, le déclin net mondial se résume à 1 %, bien moins que ce qu’on annonçait. Une bonne nouvelle qui pousse les pieds dans l’eau - en espérant éviter que ce ne soit les complexes hôtelier de luxe… (qui poussent les pieds dans l’eau…)
▼ Visuel Numérique
Regarder le climat en direct
Le réchauffement est trop lent pour qu’on le remarque au quotidien. Reuters a décidé de le montrer quand même, jour après jour.
Reuters vient de lancer le « Climate Monitor », un tableau de bord vivant qui affiche, en quasi temps réel, où il fait anormalement chaud (ou froid) sur la planète. Le principe est clair : comparer la température d’aujourd’hui, partout, à ce qui était « normal » avant. Le tout sur environ un million de petits carrés couvrant toute la surface du globe, remis à jour chaque jour.
La bonne échelle de « normal ». La référence, c’est la moyenne 1961-1990. Autrement dit, le monde d’avant l’accélération, celui de nos parents. Chaque jour, la carte mesure de combien on a dérivé de ce monde-là.
Un million de carrés, zéro éditorialisation. Pas d’opinion, pas de storytelling : juste l’écart à la normale, en couleurs, partout, tout le temps. La donnée brute comme seul argument. À nous de créer la suite…
▼ Quoi de neuf chez Future Path ?
On vous avait parlé du Lead Innovation Day 2026. Grosse organisation et gros succès. De superbes interlocuteurs, dirigeants et VP en situation de déployer l’IA en entreprises. Ils nous ont ravis de leurs retours d’expérience, de leurs méthodes qui ont marché chez eux (vous noterez la modestie : pas des consultants qui vous disent comment faire, juste des intrapreneurs qui ont réussi à mettre une partie de leur boîte sur les rails), de leurs questionnements et bonnes pratiques. Et cela n’était réservé qu’à un petit monde.
Si je n’avais pas été co-organisateur, je n’aurais jamais été admis à participer: seuls les pairs des orateurs étaient admis, des dirigeants, des VP, des directeurs en poste dans des entreprises en vue.
Alors, comme on a laissé sur le bord de la route beaucoup de valeureuses personnes qui n’ont pas été admises, on a décidé de donner accès au plus grand nombre aux meilleures moments de ce bel événement.
C’est dispo, tout frais sorti des entrailles de Claude et de nos cerveaux excités. Deux versions : celle du web (FR ou EN) et celle du paginée.
Et pour les orga, un excellent exercice de travail collaboratif entre nos IA, sur un repo commun, une application concrète du harness engineering pour dresser le bestiau à produire un doc de manière fiable, répétable et de belle qualité (ouais, ouais, on n’hésite pas à être fiers de nous). Le tout avec les humains au milieu. 🙌
▼ Média
En plus du podcast de notre Tête Chercheuse (Changement d'époque en cours), en voici un autre d’une très grande qualité.
🎧 Sismique part en enquête sur l’IA
Julien Devaureix (Sismique, un habitué de cette rubrique) lance une série de 9 épisodes : « À l’aube d’une nouvelle ère ? ». Une enquête de fond, qui prend l’IA comme révélateur de notre époque : notre rapport au vrai, au travail, au vivant et à l’intelligence elle-même.
Cinq épisodes sont déjà disponibles, et quatre à venir. L série n’est pas encore terminées et je vous la recommande déjà chaudement (en x2 comme d’habitude, mais le propos tient très bien à vitesse réelle).














