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Angle mort. Un dirigeant qui n'a pas tâté l'outil, une langue de baleine qu'on n'entendait pas, une mémoire qu'on n'a pas choisie. Cinq rubriques sur ce qu'on ne regardait pas.
▼ Édito
Il y a des semaines où l’on découvre que les sujets importants sont restés sous le radar. Un dirigeant qui pose la bonne question sur sa propre pratique de l’IA. Une langue de baleine qu’on a considérée trop simple trop vite. Une ressource naturelle et économique dont la valeur n’apparaît dans aucun bilan (une de plus me direz-vous). Une intelligence qu’on attribue à la mauvaise origine. Cette édition recense quelques angles morts qui ne demandaient qu’à être regardés.
Dans le lot, une histoire de café autour d’un dirigeant français bien réel (euh, dis Claude tu es sûr de cette tournure ? un peu trop human comme erreur, non ?), un chiffre venu du Chili qui contredit deux décennies de bon sens managérial/patriarcal, et une transformation indienne peu médiatisée.
Petit clin d’œil interne : le système agentique qui co-rédige Passeur de Futur a passé un cap cette semaine. À ce stade, l’auteur lui-même ne sait plus toujours s’il a écrit, modifié ou juste collé. C’est probablement bon signe (à vérifier dans deux mois).
Saviez-vous que sur le site, vous pouviez consulter toutes les éditions passées ? Et si vous voulez être certain de recevoir la prochaine, il y a un truc facile à faire et à partager sans modération ⤵️
Dans cette édition, vous allez découvrir :
des angles 📐💭
un langage 🐳
une jauge 🧬
et d’autres bricoles 👩🏻🔧
▼ Phrase propulsée
« L’homme est ce qu’il fait de ce qu’on a fait de lui. »
Jean-Paul Sartre
Je ne pensais pas le citer dans cette newsletter ; mais après recherche elle colle plutôt très bien à nos thèmes. En effet, cette édition ne parle quasiment que de ça. On nous a faits grands (88 % génétique pour la taille, c’est solide). On nous a faits beaucoup moins intelligents que ce que la généalogie laissait croire. Et on s’amuse à imaginer qu’on pourrait nous faire avec deux mille pages de souvenirs déjà inscrits (cf rubrique prospective, qui n’est pas une prédiction… enfin j’espère). Reste le début de la phrase, plus difficile à assumer, non ? Ce qu’on fait de tout ça. Le dirigeant qui décide de s’y mettre. Les Chiliennes qui retournent au travail après 24 semaines. L’Inde qui saute le charbon. Sartre, économiste de l’invisible.
▼ Anecdote
Le dirigeant, l’IA et l’angle mort
La semaine dernière, conversation avec un dirigeant français.
Pas un retardataire. Il a investi sur le sujet IA, lancé une démarche dans sa boîte, regarde les usages avec une curiosité réelle. Il a même tâté l’outil personnellement : ranger son ordi (oui, oui, c’est possible - idem pour votre dossier Téléchargement…), générer une présentation. Son mot pour qualifier l’expérience : « presque magique ».
Et au beau milieu de l’échange, il pose la question que la plupart de ses pairs passent sou le tapis : « En quoi le fait de moi-même pratiquer de façon plus intensive va me rendre plus pertinent ? J’ai dirigé toute ma carrière différentes entreprises sans maîtriser ce que faisaient mes équipes, je ne vais pas commencer maintenant. »
La question est d’une franche honnêteté. Elle mérite d’être traitée avec attention (car, vous le savez, en matière d’IA, Attention is all you need 😄).
L’effet « presque magique » de ses premiers essais n’a aucune lien avec la valeur stratégique de l’outil. C’est en fait une sorte de porte d’entrée piégée dans le monde de la genAI. Fun fact, je commence toujours mes interventions en entreprise par plusieurs mantras, dont le premier est : “L’IA, c’est pas magique” (le second étant : “La productivité n’est pas le seul et unique objectif/indicateur à propos de l’IA”). On confond donc l’émerveillement du contact initial avec une compréhension de l’enjeu (spoiler : ça aussi vous le savez chère lectrice, c’est très différent — et nos chers lecteurs ne pourront qu’applaudir).
Le principe « je dirige sans maîtriser les outils opérationnels » a pu être parfaitement opérant pendant 40 ans. Il l’est moins quand l’outil cesse d’exécuter une commande pour devenir un partenaire de réflexion. Le tableur n’a jamais répondu à votre brief. L’IA, si. Et elle vous renvoie un texte sur lequel vous allez devoir décider.
C’est là que la porte d’entrée se trouve. Du côté du cerveau auxiliaire que peut (doit ?) devenir la genAI dans nos pratiques individuelles : préparer un rendez-vous client important, structurer une réflexion stratégique, retrouver ce qu’on a dit à tel partenaire il y a six mois. Discret. Individuel. Mais ça forge quelque chose qui ne se délègue pas : une intuition de ce que ce truc-là change pour l’entreprise.
Sans cette intuition, le dirigeant orientera l’IA dans sa boîte par procuration. À travers le filtre de ses équipes, de ses consultants, de ses fournisseurs (himself). Avec cette intuition bâtie sur l’expérimentation et la pratique, il peut décider stratégiquement. Dans deux ans, les conséquences ne seront pas dans la même catégorie.
À la fin du café, le dirigeant a dit à propos de se muscler individuellement avec un compagnon IA : « ce volet-là, ça serait peut-être intéressant d’explorer. » Le « peut-être » est précieux. Il vaut tous les engagements emphatiques qu’on entend dans les keynotes.
Et vous, comment rangez-vous l’IA dans votre quotidien de dirigeant ? (vraie question, pas rhétorique - mais je vous rappelle que La Force IA est à votre dispo)
▼ Et si demain
Nous continuons ici notre mini-série d’explorations prospectives sur la mémoire. Les deux premiers sont dispo ici : 2045 : La délégation cognitive et 2055 — Le métier qui s’éteint. Nous continuons d’exploiter la même nouvelle de Liu Cixin publiée en 2001 : L’Instituteur du village sous une autre facette.
2065 — La mémoire génétique
2065. Camille est née avec deux mille deux cents pages de souvenirs déjà inscrits dans son ADN. Les recettes de sa grand-mère. Les voyages que ses parents ont faits avant sa naissance. Le chagrin de son père quand le sien est mort. Le frisson de sa mère le matin de sa rentrée en CP, en 2031. Tout cela vient à elle au bon âge, par déclenchement génétique, comme la puberté ou la pousse des dents.
À 14 ans, Camille demande à ses parents de lui retirer la mémoire qu’ils lui ont implantée. Ils ne peuvent pas. Ce n’était pas une option dans le contrat.
Camille n’est pas malheureuse. Elle est précise, érudite, plus avancée que ses camarades qu’elle juge un peu lents. Elle voit déjà le monde avec les yeux fatigués d’une famille de trois générations. Mais quand elle ferme les siens, elle ne sait plus à qui appartiennent les rêves qu’elle fait. Elle se demande si elle a été aimée pour elle-même, ou si elle a hérité de l’amour qu’on a porté à d’autres avant elle.
Sa génération aura des avantages immenses. Et un travail d’analyse intérieure dont aucune génération précédente n’a connu l’équivalent.
▼ Brèves de comptoir
🇨🇱 Au Chili, allonger le congé maternité a fait grimper l’emploi des mères, pas reculer. Quand Santiago est passé de 12 à 24 semaines de congé postnatal en 2011, le bon sens managérial annonçait des départs en cascade. Treize ans plus tard, une étude sur 7 années montre l’inverse : +6,8 points de taux d’emploi jusqu’à 3 ans après l’accouchement, sans pénalité salariale, et des contrats plus stables pour les femmes les plus précaires.
🐋 156 sons chez le cachalot dont on n’avait pas conscience. Le projet CETI (Cetacean Translation Initiative, oui le nom est un clin d’œil au SETI) a analysé 9.000 enregistrements de cachalots au large de la Dominique. Verdict : on en connaissait 21 « codas », il y en a en fait au moins 156, avec de la coarticulation digne d’une phonétique humaine. La grand-mère du clan, Pinchy, joue malgré elle le rôle de pierre de Rosette.
🇮🇳 L’Inde devient le 3e producteur mondial d’éolien et de solaire. Le Global Electricity Review 2026 d’Ember la place juste derrière la Chine et les États-Unis. Plus surprenant : la production fossile recule en absolu (-3,3 %) dans un pays qui continue de s’industrialiser et qui gagne 12 millions d’habitants par an. Et ça fait moins le buzz que d’autres niouses...
▼ Visuel Numérique
Combien de génétique dans vos traits ?
Probablement moins que vous ne pensez. Et on connait un lecteur qui nous le répète depuis des années ❤️
Une équipe de chercheurs a passé au crible le génome complet de près de 350.000 personnes, en pesant le rôle de plus de 40 millions de variants (on parle pas du Covid ni des 2 autres du moment ici, ok?) sur nos traits. Le magazine Epsiloon en tire un visuel très sympa : une jauge par trait, qui range chacun entre « inné » et « acquis ». Certaines barres confirment l’intuition, d’autres vont dans le sens inverse.
▸ La taille reste la championne de l’hérédité : 88 % génétique. Ça c’est pour la confirmation.
▸ L’intelligence dépend très peu des gènes. Lieu de naissance, âge, médicaments, et même la saison de l’examen influent davantage que votre patrimoine génétique. Voilà qui devrait calmer un certain nombre de débats hérités du XIXe siècle (et quelques discussions de cour de récré). Finalement si nos enfants sont malins, Papa et Maman n’y sont pas pour grand chose génétiquement (par contre, biologiquement c’est certain et socialement/pédagogiquement c’est fort probable - aller, on continue des les faire grandir… intelligemment)
▸ Le sommeil est encore moins génétique. Tous les variants en jeu ont été identifiés et leur effet cumulé reste modeste. Plus de mauvais sommeil à mettre sur le compte de papa.
Et le clou : même le nombre d’enfants s’hérite à 15 %, mais via des variants rares délétères pour la fertilité, que la sélection naturelle s’empresse d’éliminer. La transmission tient à un fil (au sens littéral cette fois).
▼ Média
💧 Économie de l’eau avec Esther Crauser-Delbourg
(oui, encore Sismique, et on n’y peut rien si Julien aligne les pépites)
Dans la foulée du visuel sur l’épigénétique (où l’environnement reprend la main sur les gènes), on continue la semaine sur les ressources contraintes. L’épisode 171 de Sismique invite Esther Crauser-Delbourg, économiste de l’eau et fondatrice de Water Wiser (cabinet créé en 2022, dans la foulée de la grande sécheresse française). Une heure dense pour comprendre pourquoi l’eau, qu’on croit gratuite et infinie, est devenue le plus grand angle mort des grandes entreprises.
Quelques points que je retiens (et non, ce n’est pas une section “Ce qu’il faut retenir” devenue très classique dans les newsletter - vous retiendrez ce que vous avez envie de retenir) :
▸ 90 % de l’eau mondiale ne sert pas à boire. Elle sert à produire des biens : agriculture, industrie, énergie. Quand vous achetez un t-shirt en coton ou un avocat, vous importez de l’eau virtuelle d’un pays qui en manque (souvent).
▸ L’eau est la ressource la plus échangée au monde en volume… et la dernière en valeur économique. Le marché n’a jamais su la valoriser correctement. Par pure incapacité comptable.
▸ Tarification absurde : ~4 €/m³ pour les ménages français, 0,20 à 0,50 €/m³ pour les industriels, et 0 à 0,30 €/m³ pour les agriculteurs. Celui qui consomme le moins paie le plus. Bonjour les signaux-prix.
▸ 30 à 40 % de réduction d’empreinte hydrique atteignables par la plupart des grandes entreprises, sans bouleversement majeur. Le potentiel dort là, à condition que quelqu’un en interne ait le mandat d’aller regarder.
▸ Le constat structurel : 50 % des zones humides ont disparu, les lacs ont perdu 30 % de leur capacité. On est au-delà de la crise ponctuelle, on creuse durablement dans des nappes millénaires (et personne ne sait combien il en reste).
C’est dense, posé, sans sensationnalisme (changement appréciable). À écouter en x2 (comme d’hab), en marchant, en cuisinant. Une bonne piqûre de rappel après notre brève San Diego de l’édition 68 : la ville qui a fini par devenir excédentaire en eau y a quand même mis trente ans.










