PdF 26-05>67
À l'envers. Une fracturation, un baril, un rail, une mémoire. Tout est retourné, tout est lu à l'envers. Dans la même édition.
▼ Édito
Il y a quelque chose de particulièrement satisfaisant à voir un outil qu’on croyait classé reprendre du service, ailleurs, autrement. La fracturation hydraulique qu’on a passé vingt ans à dénoncer sert maintenant la géothermie. Le baril de pétrole qui flambe, jadis catastrophe annoncée, dope l’adoption des véhicules électriques. Les rails ferroviaires, simples couloirs de transport, deviennent des centrales solaires. Et même les em-dash, ces tirets cadratins qui peuplent les productions d’IA, sont en train d’être chassés de la langue à grands coups de patch dans les fichiers de configuration. Cette semaine, l’édition explore ce qu’on pourrait appeler le retour des choses, qu’il soit juste ou pas.
Petit rappel d’agenda : la cinquième édition du Lead Innovation Day est mardi prochain (12 mai) à Paris. Carlos Diaz fait le voyage depuis San Francisco en guest star, conversation picante annoncée.
Saviez-vous que sur le site, vous pouviez consulter toutes les éditions passées ? Et si vous voulez être certain de recevoir la prochaine, il y a un truc facile à faire et à partager sans modération ⤵️
Dans cette édition, vous allez découvrir :
une fracture ⚡️
un baril 🛢️
un rail 🚋
et d’autres bricoles 👩🏻🔧
▼ Phrase propulsée
« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. »
Antoine Lavoisier — Traité élémentaire de chimie, 1789
Lavoisier, bien entendu ! Plus de deux siècles plus tard, il continue de fournir des principes utiles à tout. Cette semaine, l’édition vous propose des retournements d’usages de techno. Rien ne se perd, en effet. Tout change de camp.
▼ Anecdote
Ne plus corriger les productions de l’IA, mais corriger l’IA
Juste avant de continuer notre exploitation du pattern LEARN, une petite mise en bouche amusante (enfin que je trouve amusante).
On a tous lu des textes générés par les IA et truffés — amusant ce mot plutôt négatif, alors que les truffes c’est super bon, non ? — de signes comme les em-dash (—) et les en-dash (–) qui sont, en bon français des tirets cadratins et demi-cadratins. D’ailleurs, je m’amuse à en insérer dans mes productions — écrites à la mimime…
Idem, ce n’est pas tant pour critiquer que pour mettre en exergue que cette structure langagière est utilisée (oui oui, cette phrase ne veut rien dire, mais c’est sur sa structure que j’aimerais que vous vous concentriez [vous avez noté que je n’ai pas utilisé cette structure juste une fois, mais trois fois dans le même paragraphe — tout çà pour ne rien dire 😵💫]). Donc les structures anti-thétiques sont courantes dans les textes de IA.
J’ai voulu y mettre le holà. Je me suis donc tourné vers … Claude (bravo, vous me connaissez bien). Et là, vous allez prendre un cours de prompting. J’déconne : je déteste le prompting depuis plus de 2 ans, alors ce n’est pas maintenant que je vais me lancer. Brèfle voici ma requête :
Je constate que les productions que tu réalises, toi ici et toutes tes instances en cours, utilisent des styles d’écritures “très IA”. En particulier, les 2 trucs sur lesquels je repasse systématiquement c’est les “—” em-dash (ou même les “–” en-dash) à l’intérieur des phrases (pour des dialogues, c’est parfaitement ok) et les tournures anti-thétiques du genre “ce n’est pas X mais c’est plutôt Y” pour contraster en renforcer la thèse Y.
Tu saurais me dire (sans rien modifier sans mon go) à quel endroit on pourrait intervenir (le CLAUDE.md à la racine de mon compte ?) et ce qu’il faudrait donner comme règle ? Dis-moi
Bien entendu Claude me confirme de patcher le ~/.claude/CLAUDE.md (global, s’applique à tous tes projets - je vous ai dit que j’avais à peu près 4 niveaux de fichiers Claude ?). Ensuite il me propose d’insérer les instructions suivantes :
Texte que je propose d’ajouter
## Style d’écriture (anti-marqueurs IA)
### Em-dash et en-dash dans les phrases
Les “—” (em-dash) et “–” (en-dash) sont devenus une signature visuelle des textes générés par IA. Interdits à l’intérieur des phrases (incises, parenthétiques, ruptures rythmiques).
Substitutions :
- Un seul tiret dans la phrase, remplacer par “:” si c’est une explication ou une amorce, par une virgule ou un point sinon.
- Deux tirets encadrant une incise, remplacer par des parenthèses ou par deux virgules.
Exception acceptée : tirets cadratins en début de ligne pour les dialogues ou les répliques.
### Tournures antithétiques à doser
Les structures “ce n’est pas X, c’est Y”, “non pas X mais Y”, “moins X que Y”, “X, plutôt Y”, “il ne s’agit pas tant de X que de Y” sont parfaitement françaises mais sont devenues une marque stylistique des LLM. Leur surreprésentation rend un texte synthétique.
Règle de dosage :
- Texte court (jusqu’à 300 mots) : 1 occurrence maximum.
- Texte moyen (300 à 800 mots) : 2 occurrences maximum.
- Texte long : 3 ou 4 occurrences réparties, jamais deux paragraphes consécutifs.
Quand on dépasse, reformuler en :
- assertion directe (”Y est efficace.”)
- juxtaposition (”X échoue. Y tient.”)
- construction positive sans le pivot négatif
Deux trucs m’amusent ici : 1°) j’ai ré-appris le mot incise (je ne l’aurais pas utilisé spontanément, mais cela vient naturellement à l’IA). Cool, non ? (enfin pour un inculte comme moi du moins) et 2°) la phrase “Leur surreprésentation rend un texte synthétique“ est légèrement polysémique (perso, j’ai eu tendance à interpréter le “synthétique” dans le champ sémantique de “synthèse” — un humain aurait évité cette tournure je pense).
Tout cela est bel et bon. Mais beaucoup beaucoup trop long. Ça va consommer un max de token à l’usage, dans TOUTES mes conversations. Juste pour ça. Donc dernier polish avant de donner le go à Claude pour les modifications : fais-moi économiser des tokens. Et le résultat est très concis et parfaitement fonctionnel. Tellement bien que je ne peux pas donner cet article à Claude sinon il va me hurler dessus et crier à l’injustice 😁 vu le nombre de — et autres –…
[cela dit, il lira quand même cet article… pour apprendre — lien direct avec la prochaine rubrique méthodo de la semaine prochaine sur l’implémentera du pattern LEARN]
▼ Et si demain
Nous débutons ici une mini-série d’explorations prospectives sur la mémoire. On débute gentiment. La semaine prochaine, on se basera directement sur une nouvelle de Liu Cixin himself (on n’a peur de rien, hein !)
2045 : La délégation cognitive
Et si demain, on déléguait notre mémoire à nos agents IA ?
2030. Mon agent connaît mon agenda, mes contacts, mes raisonnements préférés. Je lui dicte une intuition, il me la formule. Je lui glisse un doute, il me le dénoue. Je lui demande ce que j’aurais répondu hier à la question qu’on me pose aujourd’hui. Il sait. Mieux que moi.
Quand je l’éteins, par jeu (parce que c’est quand même devenu très bizarre d’éteindre son agent personnel), un soir de fatigue, je m’aperçois que je ne sais plus retrouver le nom de l’auteur que je voulais citer, l’argument que je voulais développer, le sentiment que j’ai eu en lisant cette page la semaine dernière. Tout est resté dans le fichier. Pas en moi.
Est-ce que je deviens stupide ? Non, plutôt l’inverse. J’apprends à raisonner différemment (enfin j’essaie de m’en convaincre). Je n’utilise plus ma mémoire pour stocker, j’utilise mon agent. Je libère de l’espace pour autre chose. Quelle chose ? Je ne sais pas encore. Je n’ai peut-être pas fini de comprendre ce que ma cervelle fait, maintenant qu’elle ne sert plus de classeur.
Dans cinquante ans : à quoi ressemblera la mémoire d’un humain qui n’a jamais eu à mémoriser ?
▼ Réflexion Interrogative
Quand le baril rencontre le token
Les constructeurs automobiles ont reculé sur l’électrique. Le luxe (Porsche) d’abord (l’urgence n’était plus là), puis Stellantis (les marges fondaient), enfin la dynamique américaine (qui n’a jamais vraiment décollé sous l’administration actuelle). Et voilà qu’un article de Connaissance des énergies sort un bel article au titre provocateur : les VE pourraient devenir les « grandes gagnantes » de la guerre au Moyen-Orient. 1,7 million de barils par jour économisés en 2025 grâce aux VE, +45 % de commandes Stellantis sur trois mois, et l’Europe qui frôle les 26 % de part de marché électrifiée. Les chocs pétroliers de 1973 et 2022 avaient déjà fait le coup. L’histoire bégaie, et elle parle énergie.
La question vraiment pas glop : faut-il souhaiter qu’une guerre relance la transition ? Encore une leçon du passé : sans choc, on ne bouge pas. On se félicite de petites courbes en pente douce, on signe des engagements à 2050 que personne ne vérifiera, on attend gentiment que le pétrole devienne soutenable spontanément (euh ?). Il faut une pandémie pour basculer vers le télétravail, une invasion pour reconfigurer l’Europe, un baril à 120 $ pour rendre l’électrique « évident ».
Le passeur de futur que je suis voudrait croire à la sagesse anticipatrice. Le réaliste, doute.
Changement de regard. L’IA générative entre dans sa phase commodity. Comme l’eau, le gaz, l’électricité, l’accès Internet, l’accès aux services en ligne. Le flux que l’on consomme s’appelle désormais token. Une nouvelle utility dont la facturation se compte en milliards de tokens par mois, et pour laquelle les fournisseurs se livrent une guerre de prix qui rappelle furieusement les majors pétrolières des années 70. Sauf qu’à la différence du pétrole, on n’a pas eu cinquante ans pour bâtir des alternatives. Trois ou quatre acteurs concentrent l’offre, les data centers grouillent là où l’électricité est dense (revoyez la carte d’OpenGridWorks pour vous en convaincre), et les souverainetés numériques restent à l’état de PowerPoint (ou de carrousel dans Passeur de Futur 😉).
Donc même question, retournée : quelle est la guerre qui forcera la prochaine bascule côté IA ? Avons-nous fait le boulot d’infrastructure pour ne pas dépendre d’un « OPEP des tokens » ? Quand votre activité tournera à 100 % à la consommation de tokens, qui paiera la facture si Anthropic, OpenAI, Google ou les hyperscalers décident demain de tripler le tarif au prétexte d’un choc d’offre ? Souveraineté des modèles, alternatives open-source, infrastructure locale, redondance des fournisseurs : ce sont les VE de notre 2026. Reste à espérer qu’on n’attendra pas le choc équivalent au baril à 120 $ pour s’y mettre. Ou alors, comme d’habitude, à le souhaiter en silence.
▼ Brèves de comptoir
🐎 Les chevaux de Przewalski sortent de l’extinction. Il n’en restait zéro à l’état sauvage. Quarante ans plus tard, le programme chinois de réintroduction en compte plus de 900, auto-suffisants. La Chine héberge désormais un tiers de la population mondiale de cette espèce sauvage (la seule qui ne descend pas du cheval domestique). Dédicace à toutes les espèces qu’on a cru enterrer trop vite.
🚆 Le rail devient une centrale solaire (et personne n’avait pensé à le faire avant). À Buttes (Suisse, canton de Neuchâtel), 48 panneaux solaires viennent d’être posés directement entre les rails sur 100 mètres. Production attendue : 16.000 kWh/an, soit la consommation de 4 à 6 foyers. Le système est démontable en quelques heures pour la maintenance, et la SNCF a signé pour répliquer le concept en France. Les espaces qu’on croyait inutilisables sont peut-être les meilleurs candidats pour la transition.
▼ Visuel Numérique
🗺️ Qui grossit, qui rétrécit : la nouvelle carte du monde en 2050
L’ONU a publié sa projection médiane des populations à l’horizon 2050. Voronoi en a fait une carte interactive, et le résultat redessine notre représentation du monde.
La planète gagne 1,4 milliard d’humains d’ici 2050. La quasi-totalité de cette croissance se concentre en Afrique subsaharienne. Les dix pays qui grossissent le plus sont tous africains, RDC en tête à +93 %.
À l’autre bout, plusieurs poids lourds décrochent. La Chine perd 11 % de sa population (sa première contraction depuis Mao). Le Japon, l’Italie, la Corée du Sud, l’Ukraine et toute une moitié de l’Europe glissent vers le bas du tableau.
Et la France ? +2,4 %. On stagne, mais on stagne mieux que nos voisins. Le seul podium démographique qu’il nous reste à viser, c’est de finir moins bas que les autres.
Le monde de 2050 sera plus jeune au sud, plus vieux au nord. Enfin, c’est une théorie… car dans la pratique, il peut y avoir des petits changements (migration pour cause de guerre, migration climatique, …)
▼ Média
🪨 Géothermie 2.0 : la fracturation change de camp
Vous vous souvenez du gaz de schiste, de la fracturation hydraulique, de tout ce qu’on dénoncait dans les années 2010 ? Accrochez-vous : ces mêmes techniques sont en train de se reconvertir. Au service d’une énergie renouvelable cette fois.
Le numéro d’avril 2026 d’Epsiloon consacre un beau dossier au Enhanced Geothermal Systems (EGS), la « géothermie 2.0 ». L’idée : forer très profond, créer artificiellement un réservoir là où la nature n’en a pas mis, injecter de l’eau, la récupérer chaude, produire de l’électricité non-intermittente. Quasi-infinie en théorie. Décarbonée. Déployable partout, ou presque.
Et un certain « Drill, baby, drill ! » trouve soudain un sens nouveau.
Un truc contre-intuitif pour cette nouvelle géothermie : là où les générations précédentes restaient sur des échanges de chaleur (l’énergie ne changeait pas de nature donc), ici on convertit tout en électricité. L’enjeu n’est plus du chauffage ou de la clim (la partie pompe à chaleur donc), mais l’alimentation électrique d’infrastructures comme des data-centers (cette phrase est bizarre : elle suit une structure anti-thétique dénoncée dans la rubrique anecdote ; je n’ai donc pas respecté les règles que j’impose à l’IA — je plaide coupable 🤣 et Claude va m’engueuler une fois de plus à la revue éditoriale).
Côté brillant : une source propre, scalable, qui pourrait alimenter à terme une part significative de notre soif électrique.
Côté obscur : la fracturation hydraulique qu’on a passé vingt ans à combattre, des séismes induits qui ressurgissent (cf Bâle en 2006), et quelques inconnues sérieuses sur la durabilité des réservoirs créés.
Note : je suis abonné à epslioon (depuis le n°1, à l’époque en crowdfunding) et cet article N’EST PAS sponsorisé.
Si cette édition vous a fait réfléchir, sourire ou lever un sourcil, un petit ❤️ en bas fait plaisir au rédac-chef (et l’encourage dans ses rédactions nocturnes – d’autres ont leurs jeunes enfants pour les maintenir éveillés 😘). Et si vous connaissez quelqu’un qui se passionne pour les choses qui changent de camp, le bouton de partage est juste là ⤵️












